Aznavour, un universel… particulier !

Ce papier m’a été inspiré par le télescopage à quelques minutes d’intervalle de deux hommages à Aznavour que je trouvais également vrais et apparemment contradictoires. S’en sont suivis des rapprochements hasardeux…

Rebecca Manzoni sur France Inter est sans doute la seule personne que j’aime écouter parler chanson à l’heure du petit déjeuner, alors que le sujet ne me passionne pas. Ce matin-là, bien sûr elle parle d’Aznavour, en commençant par une anecdote familiale pour bien ancrer son propos dans la vie, la vie du quotidien, celle des engueulades en voiture sur la route des vacances à propos des paroles d’une chanson d’Aznavour. Elle enchaîne en parlant d’une chanson de 1956 que je ne connaissais pas :

« Après l’amour », dont le début flamboyant laissait penser que la scène se déroulait dans une arène. Mais plus le morceau avançait, plus la pièce se rétrécissait jusqu’à zoomer sur un lit. […] Pourtant, Aznavour ne chante rien d’extraordinaire : des draps froissés, des corps lourds. Que du concret. Et c’était précisément ça, la révolution : parler de nos vies sans circonvolutions.

Ça fait déjà une journée entière que l’on déverse le flot de paroles convenues que l’on se croit obligé de proférer à chaque décès de célébrité mais là, je trouve que ça sonne juste. Alors, quand je déplie Le Monde au moment de partir prendre mon café et que je tombe sur l’appel de Une pour les pages d’hommage au chanteur, je suis d’abord agacé : « Charles Aznavour, l’universel ». Rien que ça ! Ils font dans le grandiloquent au Monde. Mais je chemine avec ça, en direction du café où j’ai mes habitudes : Aznavour entre quotidien et universel, me disant que ce n’est peut-être pas mal vu… si l’on joue avec l’oxymore de l’universel particulier.

L’universel ce n’est pas forcément les valeurs et les droits auxquels, en tant que Français baigné dans l’universalisme, on associe spontanément le mot. Ce n’est pas non plus, platement, le fait d’avoir été un chanteur mondialement connu, toujours entre deux avions (ce qu’il était encore le jour de sa mort, rentrant du Japon et partant en Ukraine… à 94 ans), chantant en je ne sais plus combien de langues… Ça pourrait être ses engagements en faveur des émigrants, de l’Arménie frappé par un tremblement de terre ou de sa contribution à la banalisation de l’homosexualité, mais ce n’est pas encore, pour moi, l’universel que j’ai entendu paradoxalement dans la chronique de Rebecca Manzoni… qui semblait pourtant ne montrer que la banalité du quotidien. Mais ce n’était pas le quotidien d’un Delerm par exemple, volontairement minuscule et minimaliste.

En relisant ce matin le texte de Manzoni je suis frappé par ce qu’elle dit : « Le début flamboyant laissait penser que la scène se déroulait dans une arène ». De l’arène au lit, dit Manzoni mais c’est plutôt, le lit  tiré vers l’arène, par la musique. Le concret, la banalité sont, après un temps d’arrêt très visuel sur les draps froissés, embarqués par la mélodie, par les cuivres et les violons, par l’orchestre symphonique. On est à la fois dans le lit et sur la scène, une vie transfigurée, pas une vie de rêve mais une vie rêvée, porteuse d’imaginaire, s’élevant à la condition humaine sans pour cela devenir abstraite et générique. Aznavour n’a pas un regard surplombant, il dit « je », il interprète. Il ne se moque pas, il ne juge pas. Il vit et fait vivre, il transporte au sens des transports amoureux.

Cet universel particulier, sans grandes phrases, sans certitudes, sans valeurs affirmées m’a fait penser à deux lectures apparemment sans lien, celle récente d’un roman et celle plus lointaine d’un essai de François Jullien, encore lui.

Jullien a proposé une relecture de l’universel extrêmement stimulante dans « De l’universel, de l’uniforme, du commun et du dialogue entre les cultures ». Sous ce titre étonnant mais qui présente parfaitement le projet de l’auteur, Jullien propose un décentrement de l’universalisme à l’Européenne pour rechercher l’universel de l’humain. Pour lui, l’universel ne peut se définir positivement par un projet, fut-il celui des Lumières. Il est forcément en creux. Il dit : « L’universel maintient l’humanité en quête », il l’oblige à aller voir au-delà de sa propre culture. L’universel est puissant parce qu’il est toujours un arrachement à sa propre culture, une émancipation.

L’universel n’amène pas à étendre indéfiniment les vertus supposées d’une culture mais à chercher chez l’autre sa part de vérité. Le dialogue entre les cultures auquel il appelle ne  délimite pas des territoires par la mise en avant des différences mais au contraire aide à voir le bénéfice, la fécondité d’un écart. Penser un moment avec la langue de l’autre, qui n’a pas les mêmes ressources, amène à enrichir sa propre pensée.

Le roman qui m’est venu à l’esprit est la trilogie d’Antoine Bello, les Falsificateurs, où il imagine une organisation mondiale qui introduit dans la réalité des « falsifications » pour changer le cours de l’histoire dans des domaines extrêmement variés (la conquête spatiale, les attentats du 11 septembre ou le sort des Bushmans dans le désert du Kalahari). Sans vouloir ici révéler l’intrigue de ce roman, on comprend qu’il n’y a pas de projet capable d’embrasser tous les continents et de traverser le temps, s’il ne renonce à affirmer une orientation précise à son action. Toute définition des buts serait par nature excluante et donc condamnerait l’entreprise à se dévitaliser ou à se scinder en de multiples obédiences (comme les religions). L’universalité provient ici moins de l’affirmation nette de buts et de valeurs que de la commune acceptation des orientations de chacun des membres : il y a une communauté organisée d’aspirations diverses plutôt qu’un alignement sur une ligne prédéfinie. Il faut lire les pages qui suivent la révélation (p. 376 du tome 2 Les éclaireurs), la démonstration, dans le dialogue entre le héros et les membres du comex de l’organisation, est savoureuse.  

Je ne peux pas m’empêcher de faire le lien entre ce roman et l’essai de Jullien, même si leurs univers sont évidemment très éloignés. La mise en commun des aspirations  à l’émancipation des Falsificateurs et le dialogue organisé entre elles permet une forme d’universalité opératoire. Bien évidemment la mise en dialogue dans le roman est réduite, puisqu’elle est le fait d’un Comex de 6 personnes, mais on comprend à travers ce récit le même souci que chez Jullien de sortir des certitudes affirmées unilatéralement sans renoncer pour autant à un universel qui serait celui des ressources des différentes cultures mises en commun dans la traduction et l’acceptation des écarts féconds.  Je ne sais pas si Antoine Bello avait lu Jullien mais on voit bien comment une fiction peut rendre tangible des notions qui pourraient paraître sinon bien abstraites

D’Aznavour à Jullien, de Jullien à Bello, trois écritures de l’universel. C’est cet universel modeste, ancré à la fois dans les vies rêvées et dans le dialogue des cultures qui me permet de penser que nous pouvons partager un imaginaire du futur commun qui dépasse nos différences, mieux même, qui s’en nourisse en allant chercher ce que peut être « la vie bonne » pour chacun de nous, humains capables de nous émouvoir aux mêmes chansons à travers le monde entier.  

NB 1 / Pour ceux qui voudraient en savoir plus sur le livre de  François Jullien, un papier excellent dans nonfiction. NB 2 / un résumé et quelques critiques de lecteurs du livre d'Antoine Bello sur Babelio

 

 

 

 

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