Avant le « monde d’après »

N’allons pas trop vite en besogne. Ne sortons pas tout de suite notre arsenal de solutions pour le monde d’après. Essayons peut-être d’abord de comprendre pourquoi le « monde d’avant » ne peut pas revenir…

Le questionnement sur le monde d’après prend de l’ampleur. Certains se disent « A quoi bon ? On nous a déjà dit que plus rien ne serait comme avant en 2008 après la crise financière et puis les choses sont revenues « à la normale » et rien n’a changé véritablement ». Comment leur donner tort quand on voit trop de politiques, trop d’intellectuels énoncer leurs recommandations pour l’avenir sans prendre le temps d’examiner ce qui a changé, ce sur quoi il va falloir s’appuyer pour reconstruire. Ils ont leurs recettes toutes faites. Bruno Latour est plus intéressant lorsqu’il propose son exercice de discernement mais celles et ceux qui s’y lancent peinent parfois à aller au bout. Trop abstrait peut-être.[1]

Je crois donc que la première question à se poser est bien : pourquoi ça ne peut pas repartir comme avant ? Il me semble que le confinement lui-même donne la réponse. On a su y entrer toutes affaires cessantes mais on ne sait pas comment en sortir ; le Premier ministre a reconnu que c’était extrêmement complexe et qu’il n’avait pas à ce stade la réponse. Parce que pour sortir du confinement sans risque, il faudrait que nous ayons eu massivement le virus qu’on a justement évité par le confinement, on comprend bien que le confinement n’était en rien un remède mais une réponse d’urgence à notre impréparation à la rencontre avec ce virus.

J’ai entendu un conte à propos de la peste dont nous aurions avantage à entendre la leçon. Un homme en quittant son bourg pour partir en pèlerinage croise une dame blanche à qui il demande ce qu’elle vient faire là. Elle lui dit qu’elle est la peste et qu’elle va apporter la mort dans le bourg qu’il vient de quitter. Horrifié, il la supplie d’épargner sa ville. Magnanime la peste lui promet de ne prélever que 80 vies, pas une de plus. A moitié rassuré l’homme poursuit sa route. Au retour, le bourg est dévasté, il n’y a plus âme qui vive. Il voit alors la dame blanche à qui il reproche amèrement de ne pas avoir tenu sa parole. Elle lui répond qu’elle l’a tenue scrupuleusement et qu’elle n’a tué en tout et pour tout que les 80 annoncés. Les 3 880 autres ont été tués par la peur et l’affolement qui a suivi son passage.

Le confinement a été le moyen que nous avons trouvé de réduire le prélèvement de la peste moderne qu’est le Covid-19. Nous en sommes là, aux 80 vies prélevées par la peste. Mais nous comprenons progressivement que notre compromis avec le virus est pour une part illusoire et que les effets de la maladie ne seront pas seulement médicaux. Nous avons enclenché un processus qui est en train de nous échapper. Encore une fois, le confinement, on a su le décider mais on ne sait pas le terminer. C’est comme si nous nous étions trompés de bouton : au lieu d’appuyer sur « pause », nous avons appuyé sur « reset ». Nous ne redémarrerons pas là où nous nous sommes arrêtés. La vie ne s’arrête pas comme une machine, elle continue mais se transforme, en mal comme en bien.

Contrairement à 2008, les responsables politiques et économiques, cette fois-ci, ont été surpris, terriblement surpris, jusqu’à être obligé de confiner – ou tenter de confiner – plusieurs milliards d’individus. En 2008, la crise financière était sinon attendue au moins envisagée, elle était un correctif à des errements connus, une bulle qui devait éclater tôt ou tard. Les risques anticipés dans un monde financiarisé sont des risques financiers. J’ai une amie qui travaille dans une grande banque française qui me confiait que les épidémies ne faisaient pas partie des scénarios envisagés. D’un autre âge ou cantonné aux pays émergents, le risque d’épidémie ! Nous étions loin de tout ça, nous, occidentaux. N’avions-nous pas en France le meilleur-système-de-santé-du-monde comme on se le répétait en boucle malgré (ou à cause) de notre incapacité à lui donner les moyens d’agir ?

C’est cette terrible surprise qui rend impossible une « simple » sortie du confinement et un retour à la normale. Notre monde occidental n’est pas du tout adapté pour vivre avec des épidémies persistantes ou récurrentes. C’est notre incapacité collective à intégrer la fragilité dans notre « modèle » qui rend impossible le retour en arrière. Nous venons d’atterrir dans un monde fragile ! Nous avons quitté la planète de la maîtrise absolue, du juste-à-temps, de l’optimisation continue pour atterrir en terre inconnue : celle des aléas, de l’incertitude, des nécessités de composer. Nous avions bien inscrit le principe de précaution dans notre constitution mais nous ne voulions absolument pas en tirer les conséquences hormis ce stupide « zéro risque » et son corollaire aussi stupide « il n’y a pas de risque zéro ». Nous savions intellectuellement que nous vivions hors-sol, sur une planète qui n’existait pas ou plus, mais nous refusions d’atterrir. Le virus en bloquant tous les avions du monde ou presque, nous force à atterrir… et pas seulement sur le plan métaphorique, puisque 90% du trafic aérien est à l’arrêt.

Donc nous atterrissons dans un monde inconnu de nos dirigeants et des premiers de cordée. Toutes leurs cartes et leurs boussoles sont ici inopérantes. Ils sont nus même s’ils sont toujours debout et à la manœuvre. Le Premier ministre était touchant quand il reconnaissait honnêtement qu’il ne savait pas, au cours de l’émission de TF1 où il s’est livré au jeu des questions/réponses…. Réponses qui n’étaient que des prolongements des questions posées, des explorations en direct de multiples hypothèses entre lesquelles il était impossible de trancher. On voyait un premier ministre raisonner en direct et non pas restituer en différé. Nous étions avec lui et non face à lui.

Cette fragilité beaucoup pourtant la décrivent de plus en plus précisément. Olivier Hamant a ainsi très bien expliqué cette sous-optimalité du vivant[2]. Dorothée Browaeys, avec le Festival Vivant, cherche à amener les entreprises sur cette piste féconde. Et tant d’autres… Des cartes et des boussoles nouvelles commencent à voir le jour. Nous y travaillons aussi dans le cadre de l’Imaginarium-s[3].

Notre fragilité n’est pas nouvelle mais elle est mise en évidence et nous la ressentons tous, ce qui change tout. Elle est triple. Fragilité de l’humain biologique qui voit le progrès médical buter sur un virus et qui comprend que cette épidémie ne sera pas la dernière et que nous devrons apprendre à faire avec. Fragilité de nos organisations économiques, sociales et politiques qui résistent encore mais dont on voit qu’elles ont été mises à mal par des choix plus que dangereux (hôpital, ehpad, approvisionnements, protection sociale,…) et qu’il faut tout reprendre sur d’autres bases que celles de l’efficience et du moindre coût. [ qui imagine par exemple que la réforme des retraites sera votée en l’état, que la règle européenne des 3% sera rétablie ?] Fragilité de nos croyances quand on se rend compte que l’histoire d’un progrès continu libérant l’individu de toutes ses attaches ne tient plus la route, « cette jouissance paisible de l’indépendance privée » comme la décrivait Benjamin Constant dès le début du XIXème siècle.

Bien sûr, il y a encore beaucoup de gens qui restent convaincus que tout va repartir, qu’il faut juste renforcer notre organisation, remédier à nos fragilités. Pas besoin de remise en question.

On a tendance à opposer à la fragilité un nécessaire renforcement alors que l’opposé de la force est la faiblesse qui ne doit pas se confondre avec la fragilité. Mais alors qu’est-ce qui permet de faire face à la fragilité si ce n’est pas le renforcement. Nous commençons à être nombreux à penser que c’est la résilience. La faiblesse se corrige, la fragilité se respecte. La résilience ne répare pas la fragilité, elle apprend à vivre avec.

Nous ne sommes pas habitués à ça. Il n’y a qu’à voir comment on traite les vieux de 80 ou 90 ans qui ont le Covid et qu’on envoie sans discussion à l’hôpital (voir France 2 après le journal de 13h ce dimanche). Ne peut-on accepter de ne pas les « réparer » ? Ne pourrait-on pas les considérer comme fragiles et en fin de vie, ce qu’ils sont, covid ou pas ? Voir avec chacun ce dont il a besoin, ce qu’il désire réellement ? Certains voudront aller à l’hôpital parce qu’ils ont encore ce désir de vivre et il faut le respecter. D’autres considéreront que le terme est arrivé et préféreront rester avec leur femme ou mari. Face à la souffrance d’une fin où l’air vient à manquer, le respirateur n’est pas l’alpha et l’oméga. Certaines ou certains préféreront peut-être simplement tenir la main de celui ou de celle avec qui ils ont partagé leur vie, souffrant de ce souffle qui ne vient plus mais sereins de partir accompagnés. Oui la faiblesse peut toujours se réparer mais acceptons de respecter la fragilité.

Je reviendrai sans doute dans un papier ultérieur sur ce que pourrait être pour moi une politique de la résilience qui prenne résolument le parti de « faire avec » la fragilité. Comme le suggérait, dans un échange récent, mon ami Jean-Pierre Texier[4], nous devrions mettre en place un nouveau CNR, non plus conseil national de la résistance mais conseil national de la résilience. Oui, c’est une excellente idée ! Et je dirais même qu’il faudrait en imaginer à toutes les échelles de l’action humaine des CLR, conseils locaux de la résilience, jusqu’au CMR, conseil mondial de la résilience !

Il est temps que le Président passe du registre de la compassion pour les gens en 1ère, 2ème et 3ème ligne et qu’il revienne vers nous pour que nous puissions ensemble « tirer les leçons du moment que nous traversons, interroger le modèle de développement dans lequel s’est engagé notre monde depuis des décennies », comme il le disait au début du confinement. C’est dès maintenant qu’il faut engager ce travail de discernement, pas pour entendre les conclusions du Président mais plutôt pour que nous soyons associés à la réflexion en cours. Nous devons cheminer ensemble. Edouard Philippe l’a fait sur la sortie du confinement l’autre jour en présentant les options auxquelles il réfléchissait et non pour nous annoncer des décisions. Emmanuel Macron devrait en faire autant sur la préparation du monde d’après. Profitons de la dyarchie de l’exécutif français : pendant que le Premier ministreet son gouvernement gère la crise sanitaire, que le Président nous convoque (et pas seulement quelques éminences grises) pour une anticipation collective de ce que pourrait être cette résilience.

[1] Dans le cadre de l’Imaginarium-s nous sommes en train de préparer une approche plus sensible de ce travail de discernement.

[2] http://www.ens-lyon.fr/evenement/recherche/la-sous-optimalite-du-vivant

[3] La boussole qui doit désormais nous guider met le Vivant à la place de l’Economie. D’une boussole dominée par le quadrant Economie Technologie, nous passons ainsi à une boussole orientée par l’articulation Vivant Politique. Le Vivant servant à donner le cadre et les limites, le Politique mettant l’accent sur le commun, sur ce qui relie les pôles et les fait interagir. http://imaginarium-s.fr/une-communaute/

[4] Voir aussi sa proposition récente, en commentaire de mon papier « arrêtez les embrassades ! », de créer des « embrassadeurs ».

 

5 réflexions sur « Avant le « monde d’après » »

  1. Trois idées, trois impératifs, trois obsessions, que nos dirigeants du monde d’après devront intégrer sous peine de disqualification.
    Un : la vaccination de la société. La question des virus et de leur éradication devra faire l’objet d’une attention, d’une anticipation et d’une préparation constante pour que pareil désastre ne se reproduise pas.
    Deux : la protection et la valorisation des communs que sont l’école et le système de santé. Sanctuarisation des budgets, des équipements, des compétences.
    Trois : protection véritable des populations les plus fragiles. Personnes âgées, malades, habitants des quartiers défavorisés qui ont payé le plus fort tribut au Covid.
    Programme minimum, socle fondamental pour un Conseil National de la Résilience ?

  2. Merci Hervé,
    Pour enrichir, nous sommes invités à re lire ce qu’écrivait Michel Serres en 2010 dans son livre Biogée.
    Par exemple la page 144 de l’édition de poche Le Pommier. « Qui va l’emporter dans la course entre mutation et invention, entre vie et savoir ?…

  3. Réflexion faite – ou mieux réflexion fête, car penser est une fête pour l’esprit – la proposition évoquée par Hervé s’oriente dorénavant vers la fondation du Conseil International de la Résilience / International Council for Resilience, en substitution d’un Conseil National.
    Le problème sanitaire induit par la pandémie de Covid-19 étant transnational, transcontinental, il ne s’agit pas de limiter les imaginaires aux frontières d’un petit villages gaulois, fut-il doté de la potion magique abreuvée à l’élexir du Jour d’Après.
    Tout cela est bien présomptueux, me direz-vous ! Pas nécessairement, si la première pierre à l’édifice prend la forme d’un simple observatoire.
    Partisan du Do-It-Yourself, j’ai créé une maquette accessible à l’adresse suivante : http://www.scoop.it/topic/conseil-international-de-la-resilience
    Je suis à l’écoute de vos remarques, suggestions, propositions…

    A bon embrassadeur, salut !

  4. j’évoque dans cet article la fragilité à laquelle nous devons apprendre à faire face sans chercher à la réparer. Voici une très belle définition trouvée dans « Du pragmatisme au méliorisme radical : enquêter dans un monde ouvert, prendre acte de ses fragilités, considérer la possibilité des catastrophes » d’Antoine Henrion et Alexandre Monnin.
    « […] le mot fragilité : s’il rend très présente la perspective de l’échec, de la cassure, il ne suppose rien sur la taille ou la globalité des événements, ni sur leur côté dramatique ou désastreux. La fragilité est aussi le lieu d’émotions puissantes, de joies profondes, de déceptions fondatrices. C’est le statut des plus grands moments esthétiques ou poétiques – en creux, elle motive probablement aussi la jouissance des vainqueurs et la beauté des succès improbables. La fragilité est vitale, en un sens très précis : elle est là où ce qui se passe aurait pu ne pas se passer. »
    https://journals.openedition.org/sociologies/13931

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