Nous (ne) sommes (pas) en guerre

La guerre est entrée dans nos têtes. Nous regardons en boucle les images en provenance d’Ukraine. Sidérés. Pressentant sourdement que tout peut advenir. A nouveau, le retour au « monde d’avant » s’éloigne. Comment sortir de l’impuissance qui nous saisit ?

On se rappelle l’anaphore du président quand la première vague du Covid-19 s’est révélée meurtrière : « Nous sommes en guerre ! ». A l’époque j’avais contesté l’usage de cette expression. Pas de guerre possible contre un virus disais-je en substance. Aujourd’hui nos dirigeants affirment sur tous les tons : « Nous ne sommes pas en guerre », sauf l’imprudent M. Le Maire qui avait osé évoquer une « guerre économique totale » contre la Russie. Face au détenteur du deuxième arsenal nucléaire du monde, refuser d’employer le terme de guerre est plus que compréhensible. Parler de guerre c’est risquer d’être entraînés immédiatement dans une escalade dont on ne peut exclure qu’elle aille jusqu’à l’emploi de l’arme atomique.

Nous sommes dès lors, depuis plus de deux semaines, enfermés dans une réalité qui n’est pas la guerre mais qui n’est plus la paix. On avait parlé de « drôle de guerre » pour parler de la période entre la déclaration de guerre de 39 et l’offensive allemande de juin 40. On pourrait dire que nous sommes dans un « drôle de paix ». La drôle de guerre était une guerre qui tardait à commencer, on peut craindre que la drôle de paix ne soit une paix qui tarde à finir. Le terme de nouvelle guerre froide utilisé depuis l’invasion de l’Ukraine me semble doublement impropre, d’abord bien sûr parce que la guerre en Ukraine n’a hélas rien de froid ensuite parce que la guerre froide avait été justement une capacité à gérer sans guerre directe l’affrontement des blocs.

Bruno Le Maire a eu raison dans les termes qu’il a utilisé même s’il a été rappellé à l’ordre pour les avoir employés. Nous sommes déjà en guerre sous toutes les formes qui sont possibles sans provoquer l’escalade. Juridiquement en effet nous faisons tout pour éviter que nos actes puissent être qualifiés de co-belligérance même si on sait que Poutine pourrait du jour au lendemain décréter que nos rétorsions s’apparentent à des actes de guerre sans s’embarrasser d’exactitude juridique. Et il faut bien reconnaître que nous faisons tout ce que nous estimons possible pour faire tomber le régime de Poutine. La limite entre non-guerre et guerre va se faire toujours plus ténue au fur et à mesure du renforcement de ce que nous persistons à appeler des sanctions. La finance, le commerce, l’information sont enrôlés progressivement dans le combat contre Poutine. Je ne doute pas que le « cyber » soit aussi mobilisé dans le plus grand secret. Il n’est pas impossible non plus que les services secrets occidentaux cherchent à précipiter la chute (voire la mort) de celui que nous n’hésitons plus à nommer dictateur.

Si nous n’avons pas basculé dans la guerre, la guerre est devenue omniprésente sur nos écrans et dans nos esprits. Qui n’a pas l’impression que les débuts de la campagne électorale consacrés aux menaces identitaires censées détruire la France nous paraissent désormais extrêmement éloignées dans le temps (et encore plus sidéralement éloignées de la réalité) ? Qui a réussi à réellement se réjouir de la fin du port du masque alors que nous attendions ça avec une impatience grandissante ? Même la question du pouvoir d’achat et de la hausse du prix de l’essence ne peut plus être vue comme une source de révolte imminente face aux souffrances subies par la nation ukrainienne.

Lorsque j’écrivais fin février mon écœurement devant notre incapacité à voir la guerre d’Ukraine déjà là depuis 8 ans, j’étais très loin d’imaginer que trois semaines plus tard, nous serions tous mobilisés derrière l’Ukraine. Le changement de pied est total, instantané et finalement difficilement compréhensible (et manifestement absolument pas anticipé par Poutine). Par moment j’ai un peu l’impression de vivre en 1944 quand soudainement la France tout entière s’est réveillée résistante alors qu’elle avait été largement attentiste pendant les années de guerre.

Nous savons bien que d’habitude les guerres des autres sont faciles à oublier même quand on essaie de s’intéresser à la marche du monde. Qui se soucie réellement de l’atroce guerre du Yemen pour prendre un seul exemple parmi les 18 guerres et conflits actuels faisant au moins 1000 morts par an[1] ? Commencée comme la guerre d’Ukraine en 2014, elle a fait à ce jour plus de 350 000 morts (combats et famine) et des destructions massives de tout ce qui faisait la culture de ce qu’on appelait autrefois l’Arabie heureuse.

Bien sûr la guerre d’Ukraine se déroule en Europe « à deux heures d’avion de Paris » mais je ne me souviens pas d’une mobilisation aussi intense de l’opinion publique lors des dernières guerres européennes, celles de l’ex-Yougoslavie qui se sont déroulées sur 10 ans entre 1991 et 2001. Non, ce qui change tout c’est l’impression diffuse que cette guerre ne nous est pas étrangère. Peut-être arrivera-t-on à stopper Poutine avant que le conflit ne s’embrase mais chacun sent bien que cette guerre est déjà, d’une certaine manière, notre guerre. Poutine ne cherche pas (ou plus) seulement à récupérer des territoires « petit-russes », il s’attaque au mode de vie occidental, à notre mode de vie. Dans un étonnant retournement des prétendues guerres de civilisation, alors que nous avions un temps pensé faussement que Poutine était un rempart contre le terrorisme islamique, il se révèle tout autant que les terroristes désireux de fracasser l’occident honni ! Nous ne pouvons plus nous sentir en sécurité avec Poutine sur la même péninsule du continent eurasiatique.

Sans doute notre état de fragilisation lié à deux ans de pandémie, nous a rendu plus sensibles à ce nouveau malheur qui intervient au moment même où nous pouvions espérer revenir au « monde d’avant ». Cette concordance entre fin de la pandémie et début de la guerre nous marque plus profondément que nous ne pouvons l’exprimer. Il y a une sorte de fatalisme qui se saisit de ce début des années 20. Une idée un peu exagérée me vient sans que j’arrive à la chasser de mon esprit. Elle ne peut être un enchaînement rationnel tel qu’on les détaille dans un cours de Sciences Po mais je ne peux m’empêcher de vous la partager. Et si nous avions inconsciemment choisi de nous associer à un nouveau drame plutôt que de nous précipiter dans les délices que nous savons empoisonnés du monde d’avant ? Nous savons que nous devons opérer des révisions drastiques de nos modes de vie en une décennie pour faire face aux contraintes climatiques mais nous nous savons trop faibles pour nous y astreindre volontairement. Nous désirons le monde d’avant mais nous commençons à en redouter sourdement les conséquences prévisibles. En adoptant la cause des Ukrainiens, en acceptant de subir les atteintes à notre pouvoir d’achat et à notre confort, en prenant part un tant soit peu aux réalités d’un monde en guerre, n’actons-nous pas comme nécessaire l’abandon de tout espoir d’un retour au monde d’avant ?

Et si nous sortions de ce malaise et de ces non-dits ? et si nous assumions pleinement que la guerre contre Poutine nous amène à regarder enfin notre propre hubris ? On voit de plus en plus de contributions appelant à lier le combat contre Poutine et celui contre le dérèglement climatique, la réduction de notre addiction au pétrole et au gaz étant indispensable pour parvenir à l’embargo sur les hydrocarbures russes. Voici ce que j’écrivais moi-même sur LinkedIn il y a quelques jours :

Dominique SEUX (oui l’éditorialiste de France Inter) est revenu deux fois sur la manière de se passer du gaz et du pétrole russe grâce des changements de comportement. Intéressant quand on ne cesse de nous dire qu’il est impossible de modifier nos approvisionnements … sans jamais nous dire qu’on pourrait peut-être passer par une réduction de notre consommation de pétrole ! En France l’ordre de grandeur selon la source (non précisée) de D. Seux ne serait pas insurmontable a priori : « On pourrait se passer du pétrole russe si les camions et les voitures ralentissaient tous de 10 kms/h leur vitesse moyenne, et si tous réduisaient de 10% leur kilométrage annuel ».

Et si nous creusions un peu cette piste de solidarité avec l’Ukraine plutôt que d’envoyer dans le plus grand désordre des colis par milliers ?! Rationner notre consommation d’hydrocarbures de manière volontaire pour contribuer à la déstabilisation de Poutine pourrait en plus servir de test grandeur nature de la sortie des énergies carbonées par la transformation de nos modes de vie.

Ce que nous ne parvenons pas à enclencher pour faire face au danger climatique, encore impalpable pour beaucoup, nous pourrions peut-être l’amorcer en solidarité avec l’Ukraine ?! Si nous arrivions à engager enfin la transition de nos modes de vie « grâce à » Poutine, ce serait une ruse de l’histoire diabolique qu’aucun scénariste n’aurait osé proposer !! Mais le Covid, autre virus pathogène de grande ampleur, nous a lui-aussi amené à revoir bien des habitudes qu’on croyait indépassables.

Nous savions que les années 20 ne seraient pas simples à vivre mais elles se révèlent incroyablement bouleversantes. Qui aurait imaginé le 31 décembre 2019 que nous allions être confrontés à une pandémie mondiale, une guerre européenne en seulement deux ans et demi ? Avec en arrière-fond la menace climatique toujours plus prégnante ! Oui, nous devons faire face sur tous les sujets en même temps et surtout mettre en cohérence nos combats pour éviter que l’impuissance nous submerge. Nous avons la chance de ne pas être (encore) en guerre aussi, à tous ceux qui souffrent incomparablement plus que nous, les Ukrainiens aujourd’hui, le bassin méditerranéen demain avec de possibles émeutes de la faim, sans oublier les victimes des mois à venir des dérèglements climatiques, nous devons de prendre notre part à l’effort de paix, cet inverse de l’effort de guerre, pour qu’un mode de vie enfin compatible avec les ressources de la planète puisse voir le jour. Tout est lié. Nous devons impérativement faire baisser la pression du (et sur le) monde et nous savons que la part qui nous incombe, c’est de réduire très fortement notre empreinte environnementale. Sans attendre.

[1] selon le recensement présenté sur Wikipédia

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