Ils ont voulu tuer la liberté, ils ont tué des nounours, des enfants

Nous sommes tous Charlie ce matin. Et demain ?

Ce matin Caroline Fourest sur France Inter a souligné, comme d’autres, la gentillesse profonde des dessinateurs de Charlie Hebdo, de Cabu, de Charb. Elle disait « c’étaient des gros nounours, des enfants ». Philippe Val pointait lui aussi la gentillesse et la finesse du correcteur, tué aussi hier. Ce qui me pousse à écrire ce matin alors qu’hier encore j’étais dans le cérébral, les rapports entre religion, laïcité et démocratie, c’est ce désastre humain.

Didier Livio, le patron de Synergence a écrit un texte que j’aurais aimé écrire aussi sur cette attaque contre la fraternité.

Alors face à cette attaque, la seule réponse est la douceur et la douleur. Ce sont des millions de minutes de silence en France et dans le monde, ce ne sont pas les patrouilles en arme dans les rues. Charlie Hebdo était « protégé », ça n’a servi à rien. Face à la bêtise meurtrière, on ne peut pas lutter avec des armes. Au contraire, c’est entrer dans le jeu des ennemis de la fraternité.

On a parlé de professionnels aguerris, super-entraînés à propos des meurtriers. Je crois que ce n’est pas vrai. Hier matin, un des premiers témoins, jamais réentendu ensuite dans une info pourtant en boucle,  racontait que les meurtriers étaient d’abord venus sonner chez eux en demandant où étaient les locaux de Charlie. Ils ont échappé une carte d’identité dans leur fuite. Est-ce cela, des professionnels super-entraînés ?

Je crains qu’on ne veuille pas voir que c’étaient des personnes ordinaires et non des monstres ou des ennemis extérieurs. Je crains qu’ils ne soient qu’une facette de notre société. Hélas. Et face à cela c’est bien toute une société qui doit réagir.

Nous devons réagir par plus d’amour. Je sais, ça a l’air niais. Je le crois profondément pourtant. Et je trouve dramatique que l’on en soit là, à ne plus pouvoir parler d’amour dans l’espace public. Après le 11 septembre, j’ai cru un instant que la fraternité pouvait l’emporter sur la haine, ça n’a duré qu’un instant. Et si, en France, nous inaugurions un temps nouveau ? Ce que nous n’avons pas su faire en 2001, submergés par la peur de « l’autre », si nous le réussissions aujourd’hui ? changer de siècle, enfin.

J’aimerais tellement que les « nounours » et les « enfants » ne meurent pas pour rien…

 

 

 

17 réflexions sur « Ils ont voulu tuer la liberté, ils ont tué des nounours, des enfants »

  1. Je partage complètement ton point de vue.
    Il est 12h. Je vais faire silence pour mieux rendre hommage à mes frères.
    Après, j’essaierai de parler plus souvent d’amour.
    Amitiés.

  2. Merci Hervé d’avoir « osé » ce message. Remettre le mot amour dans l’espace public … et sans avoir le sentiment que cela soit niais ou naïf… Redonner une valeur à ce sentiment fondamental. Nous en avons besoin, j’en suis convaincue aussi. C’est de la que découle la tolérance, le respect, la bienveillance… tout ce qui construit la « fraternité » …

  3. Totalement en phase et tu dis très bien les choses.
    Par contre, au delà des mots, il y a ce besoin effectivement de changer le regard et la façon de faire le travail de prévention, le travail social, le travail éducatif qui permettent de croiser les cultures, de les enrichir mutuellement et de créer une ère de maturité fraternelle qui dépasse les mots et les constats émotifs.
    En pensant à tous ces gamins endoctrinés qui n’ont comme alternative que de tuer ou mourir pour un endoctrinement, je me dis qu’on a raté collectivement quelque chose de puissant, ce que « La Haine » de Kassovitz avait tenté de montrer : le désoeuvrement, le rejet élitiste, la misère culturelle, le manque de ressources… sont et restent les ferments de la colère et de la haine. On n’a pas vu qu’on créait nous même la chair à canon des guerriers. On a cru que la paix ne se travaillait pas au quotidien mais qu’elle était acquise. En fait, on a trop parlé et pas assez agit. J’ai le regret de cela, dans ma vie, aujourd’hui. Et je me sens responsable de ce qui s’est passé.

  4. Merci Hervé d’avoir su trouver les bons mots les mots justes et les mots d’amour.
    Rêvons ensemble

  5. à Catherine : tu as absolument raison, c’est notre responsabilité collective, mais comment l’exercer ?

  6. Cher Hervé,

    Merci pour tes mots et ton travail de réflexion qui permet d’avancer.
    Avec mon amitié,

    Christine

  7. oui Catherine,
    nous avons une part de responsabilité. Oui nous devons agir, mais en tant que professionnelle de la communication, tu sais comme moi que la parole est performative. Pour moi, « parler d’amour » c’est parler en étant aussi animé par l’amour de l’autre. Et parler comme ça, sans dérision, sans mépris, sans condescendance (ça c’est une pierre dans mon jardin), avec attention, bienveillance et gentillesse comme je le disais dans mon précédent post… eh bien ça change beaucoup de chose ! Dans la réalité ! Encore une fois tout est question d’attitude comme le dit souvent notre cher Gaston (Jouffroy pour ceux qui n’en sont pas les proches).

  8. Pour poursuivre ce beau moment de partage, je ne sais pas s’ils étaient des nounours, mais ce que je crois avec Bernard GUETTA (évoqué dans son billet ce matin sur France Inter), c’est que sachant depuis longtemps,qu’ ils étaient menacés, ils ont continué avec ardeur, avec la juste insconscence pour ne pas avoir peur et avec un humour que je n’ai pas toujours partagé, à se battre pour des idées et en cela ce sont des héros proches, comme il en existe pleins parmi ceux dont l’engagement participe du quotidien.
    Je garde encore à l’oreille, les sanglots de Patrick PELLOUX réaffirmant que le journal allait continuer, l’appel de Badinter pour que si nécessaire une souscription puisse être lancée pour soutenir le journal, un philosophe algérien rappelant que nous oublions de plus en plus que le mot fraternité orne le fronton de nos lieux publics.
    Il nous faut donc continuer à faire éclater cette part d’humanité que chacun porte en soi, aller vers ceux qui la refoule, qui l’ont égarée, comme je crois modestement que nous le faisons dans nos job et nos vies. Demandons -nous si cela se voit dans nos yeux, cela s’entend dans nos mots, cela se sent dans notre bienveillance, acceptant aussi les fragilités : les nôtres, celles des autres. Cela me semble d’autant plus important que souvent, la colère succède à la peine, la violence à l’abattement, le jugement à la compréhension. Il ne sera jamais autant urgent, pour leur mémoire, si nous voulons vivre ensemble, d’abord de faire ensemble, un pas devant l’autre.
    Aux actes citoyens, nous rappelles-tu souvent Hervé, bel éveilleur de conscience ; C’est plus encore le moment de renforcer l’amitié et la tendresse qui nous relie, et dire à Julie, que son désarroi est le nôtre et que nous en ferons quelque chose de bien tant que nous continuerons à croire en l’être humain.

  9. Merci pour ce message auquel j’adhère bien entendu. « J’aimerais tellement que les « nounours » et les « enfants » ne meurent pas pour rien… » Non ils ne meurent pas pour rien si chacun de nous prenons toujours plus le risque d’aimer l’autre quelqu’il soit.
    Non ils ne meurent pas pour rien, c’est la gratuité des morts innocentes…et ce sera notre affirmation artistique dans la prochaine création : le Dialogue des Carmélites, après les Frères Karamazov. Amitiés, Loïc

  10. l’amour peut-il quelque chose contre les requins de la finance et les stratégies de la real politik ? Peut-être mais s’il est allié avec une bonne dose de reprise de pouvoir politique de la part des citoyens !

    le truc chez les islamistes c’est qu’il ya une forte dose de morale dans leur politique alors que dans la nôtre….

    je dis pas qu’ils ont raison, juste qu’ils mettent des valeurs en avant pas un pragmatisme lâche et faible.

  11. L’amour n’a rien à voir avec la faiblesse (pour ceux qui ont des références chrétiennes, le Christ a utilisé le fouet pour chasser les marchands du temple!). et, oui, il faut réfléchir sérieusement à notre approche de la politique, pas forcément pour « y mettre une dose de morale » mais pour que ceux qui s’engagent aient pour eux-mêmes une morale qui les oblige à avoir une parole responsable. Je me méfie en revanche des morales importées dans la politique avec les dérives en « isme » que cela produit souvent…

  12. Hervé J’ai lu ton blog “Ils ont voulu tuer la liberté, ils ont tué des nounours, des enfants”. Je sens un certain malaise face à cette phrase. Les dessinateurs exécutés étaient animés d’une foi profonde dans la liberté de parole et savaient les risques qu’il prenaient. C’était une attitude courageuse, sachant les menaces, les affrontant en toute lucidité. L’image des nounours et des enfants ne correspond pas à ce courage. En plus, tu sautes une étape : que faire ? Tu réponds avec de la fraternité et de l’amour. Oui, mais c’est tout à fait insuffisant. Il faut de la lucidité et de la volonté qui peut être violente: lutter contre ce qui se répand maintenant: “nous sommes en guerre” entendu ce matin de la bouche d’un député. Il se répand insidieusement l’idée qu’en effet, nous sommes en guerre, causée par la présence des musulmans et que pour gagner cette guerre, il faudra recourir à des solutions extêmes. Interviewé il y a peu, à la question du journaliste parlant, je crois, de renvoi – le journaliste, je crois à utilisé le terme de renvoi – des musulmans, Zemmour a dit qu’il n’avait pas prononcé le mot pour ajouter aussitôt “5 millions, oui, peut être…”. Donc l’idée qu’un jour ou l’autre il faudra bien trouver une solution… Laquelle ? Si c’est la guerre, on voit où cela peut mener. Il me semble que c’est dans cette direction qu’il faut réfléchir. L’amour, oui, mais ne saute pas les actions concrètes. Très amicalement. Phiippe

  13. Philippe,
    tu as raison, comme toujours, de me reprendre ! Oui, tu as raison de pointer le courage de l’équipe de Charlie. Bien sûr je ne voulais pas nier cette liberté et ce courage je voulais dire que, justement, cette liberté, on ne la tue pas, elle résiste. Ce qu’on voit avec toutes les manifestations, dans le monde entier. en revanche les personnes qu’étaient Cabu et les autres, elles sont bien mortes, avec la gentillesse qui les caractérisait. Le plus bel hommage que j’ai vu ce soir est celui d’Art Spiegelman, le dessinateur de Mauss : il tenait devant lui une photo agrandie des yeux de Cabu, de ses yeux rieurs, tendres et impertinents. C’est ce contraste que j’ai voulu pointer, cet échec espéré du terrorisme.
    Quant à la fraternité que je veux mettre en avant, elle est une antidote puissante à l’esprit de guerre qui peut effectivement nous menacer. Il ne faudra sans doute pas seulement de la fraternité, tu as raison. Il faudra de la force de résistance. Non violente. La force non violente, d’abord. Violente seulement si l’on n’a échoué… mais alors on sera déjà en barbarie. Je veux croire encore à la puissance de l’idée de fraternité dans le pays qui en a fait sa devise.

  14. Cher Hervé
    Depuis ce matin je dis à tous autour de moi, n’ayons pas peur, soyons forts dans nos convictions, relevons la tête et préservons, beaucoup mieux que nous ne l’avons ces dernières années, préservons, protégeons, prenons soin de la bienveillance, du respect, de la tolérance… de l’autre en un mot.
    Et choisissons la vision positive des choses.
    Toujours regarder la bouteille vide et les problèmes nous intoxique tous. La culture française a besoin d’amour, entre nous et dans notre façon de regarder le monde, les autres, globalement et tel qu’ils se manifestent à nous dans le quotidien. Avec amour, bienveillance et a priori positifs.
    Je peux témoigner du bien que cela fait dans la relation à l’autre, quel qu’il soit, moi qui longtemps n’ait été qu’une râleuse critique.
    Sourions, hauts les coeurs !! C’est à notre portée et ça change les choses.
    Claire

  15. Salut à tous

    Comme tout le monde, j’éprouve une immense tristesse et littéralement un écœurement depuis 48 heures. Quelqu’un comme Cabu aura accompagné toute ma vie de lecteur et donc ma vie tout court… Bien évidemment je participerai à la manifestation de Dimanche, geste incontournable car aujourd’hui, c’est le temps de l’émotion et il est nécessaire d’aller jusqu’au fond de celle ci…
    Ensuite ? Il nous faudra certainement réfléchir au « déficit de fraternité » qui s’est installé progressivement après les 30 glorieuses dans la société , entre chacun de nous mais particulièrement vis à vis des classes les plus populaires, dont les personnes issues de l’immigration. La montée de l’individualisme « libertariste » et des inégalités réelles et symboliques aura fait le lit de bien des extrémismes…
    Ensuite ? Il nous faudra travailler à une société refusant les déficits, qu’ils soient républicains (oser parler du départ des « immigrés » !!!…), écologiques (que dirions nous si un accident nucléaire se produisait en France ?…), budgétaires (qui va faire la réforme fiscale promise de puis 10 ans ?…), …, et finalement démocratique (ces ministres qui font de la « phobie administrative » !) …
    Mais aujourd’hui, c’est le temps de l’émotion, des larmes et du partage collectif.
    A demain.
    Je vous embrasse.

  16. A propos de Fraternité

    J’écris ces mots alors que pour moi le temps de l’émotion est passé, et que j’essaye de remettre ma pensée en marche. Ton texte me donne envie de réagir au mot « Fraternité ».

    Dans le triptyque républicain, ce vocable m’a toujours étonné et paru décalé par rapport aux deux autres, sans que je puisse comprendre l’origine de ce malaise. Les évènements de ces derniers jours et le ressenti que tu en tires m’ont apporté quelques éclairages.

    Lorsque l’on parle de Fraternité, s’agit-il des « Frères des écoles chrétiennes », des « Frères musulmans », des frères Francs-maçons, des fraternités étudiantes des campus américains … ou bien des frères Kouachi, fraternellement meurtriers ?

    Ce concept qui semble si rassembleur au premier regard, pose en réalité la première pierre d’une vision clanique de la société. Paradoxe s’il en est, dans une République française qui se défie tant du communautarisme …
    Je pense à cet aphorisme arabe : « Mon frère contre moi, mon frère et moi contre mon cousin, moi, mon frère et mon cousin contre l’étranger », que j’avais découvert dans les années 80 dans un reportage sur la guerre du Liban.

    Voilà pourquoi sans doute je me méfie de la Fraternité, qui est bien souvent une solidarité qui s’exerce en vase clos, une reconnaissance mutuelle qui se fonde sur l’exclusion de ceux qui n’en font pas partie. Quand j’entends les leaders de la droite française qui n’ont que le mot « famille politique » à la bouche, et que je vois comment ils se déchirent, je me demande si cette fraternité républicaine est bien le remède à nos maux ! 😉

    Finalement, ce dont nous parlons ne relève-t-il pas plutôt d’une question d’Humanité ?
    C’est plus universel. Pourquoi ne pas imaginer que la France, qui se targue d’être la Patrie des Droits de l’Homme, remplace dans son triptyque, la Fraternité par l’Humanité ?

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