Beltrame, héros ou saint ?

J’espère que mon papier sera compris. Il me semble important par la distinction qu’il opère et par l’appel qui le conclut.

Comme chacun sans doute, l’hommage rendu au lieutenant-colonel Beltrame m’a ému. Je garderai en tête cette image du cortège semblant flotter sur l’eau, corbillard et motos se reflétant dans le miroir parfait de la chaussée détrempée par une pluie tenace.

Pourtant le malaise qui m’accompagne depuis le début de l’héroïsation du geste de ce gendarme ne m’a pas quitté. Oui cet homme est admirable. Son geste comme le disait Comte-Sponville dans Le Monde est plus encore que courageux, il est la générosité même puisque c’est une vie donnée pour sauver une vie. Ni le geste, ni l’homme qui l’a accompli ne sont en cause dans mon malaise. Mon admiration est totale. Alors quoi ? Pourquoi je ne vibre pas à l’unisson de tous ceux qui célèbrent un « héros français » ? Je ne suis pas antimilitariste comme cet homme qui s’est réjoui de la mort du gendarme. Je ne suis pas gêné que cet homme ait pu agir au nom de sa foi puisque je la partage. Je suis heureux qu’un Français montre des qualités humaines dont on puisse être fier. Mais je ne pense pas pour autant qu’il faille en faire un héros national. C’est pour moi plus un saint qu’un héros. Un saint, c’est celui qui suit l’exemple donné par le Christ en aimant jusqu’au don de sa vie. Pour moi Beltrame n’a pas fait un acte nécessaire à l’ordre public, il a fait preuve d’un exceptionnel altruisme ; il a agi moins en gendarme (tout le monde a reconnu que son acte n’était pas nécessité par sa fonction) qu’en homme et en chrétien solidaire d’une personne qu’il a voulu sauver. Un héros, c’est autre chose pour moi, c’est quelqu’un qui s’inscrit dans la construction d’un projet collectif, national ou non, quelqu’un qui participe d’une œuvre commune.

Je crains que cette héroïsation soit dictée par deux mauvaises raisons et qu’elle risque de renforcer nos fractures en ne solidarisant qu’une partie de la population de notre pays. Pour moi, on a trop appuyé sur le fait qu’il était soldat, français et chrétien comme si on retrouvait enfin le socle national alliant Eglise et Armée dans la même défense d’une identité française menacée. Cette vision obsidionale de la France m’attriste. La France, je l’aime, ouverte, diverse et impertinente. Cette insistance à dire qu’il est bien Français laisse entendre en contrepoint (mais bien sûr sans le dire ouvertement) qu’être blanc, catholique et défenseur de l’ordre public, c’est la France de référence, celle dont on doit être fier (exclusivement ?). 

L’autre élément de cette héroïsation c’est cette « guerre au terrorisme » dont j’ai déjà eu ici l’occasion de me distancier. J’ai relu 3 malaises face à la guerre, je le signe encore aujourd’hui. Faire du lieutenant-colonel Beltrame un héros renforce encore cette idée que nous sommes en guerre et que son geste est un fait d’arme dans un combat guerrier. Qui peut croire sérieusement que ce jeune délinquant abruti était un combattant ? Encore une fois nous créons nous-mêmes nos ennemis en leur donnant autant d’importance. Ils n’existent que par l’écho médiatique qu’ils suscitent. La réalité de leur action concrète relève du fait divers sordide. Ce sont des criminels plus que des terroristes. Il faut évidemment protéger au mieux la population, repérer en amont ceux qui risquent de passer à l’acte mais pas au prix de notre liberté, de notre dignité.

Si donc je pense que Beltrame est plus un saint qu’un héros, qui peuvent être aujourd’hui nos héros ? … car je crois aussi que nous avons besoin de figures qui orientent notre projet national et donnent envie d’y participer. Beltrame, en tant que « saint », nous aide à discerner quelle valeur nous donnons à la vie, et c’est essentiel ; mais qui peut nous aider, par son exemple, à construire une Nation dont nous soyons fiers et surtout que nous aurions envie de contribuer à construire ? (Car une Nation, ce n’est pas seulement un passé qu’on admire et qu’on protège, c’est un futur qu’on prépare par ses propres engagements).

J’aimerais que nous prenions tous la plume pour dire nos « héros d’aujourd’hui », ceux qui nous inspirent et nous font avancer. Allez, je me lance ! Je sais qu’il va trouver le qualificatif lourd à porter mais tant pis, pour moi, Jean-Pierre Worms est un « héros d’aujourd’hui ». Par son combat au service de la justice à l’égard des plus pauvres, des oubliés, par sa capacité à prendre des initiatives qui marquent (France Initiative pour le développement local, le collectif Pouvoir d’agir pour la reconnaissance de l’empowerment,…), par sa capacité à mener ensemble 3 vies, celle de chercheur, d’homme politique et de responsable associatif, par ses qualités humaines de disponibilité, d’enthousiasme, d’entraînement et de modestie. Je pourrais continuer mais je ne fais pas un éloge funèbre ; Jean-Pierre est heureusement bien vivant, étonnant jeune homme qui a dépassé 80 ans !

Et si nous faisions collectivement cet exercice d’admiration ? Une page Facebook des « héros d’aujourd’hui » ? Si vous êtes prêts à l’alimenter, chers lecteurs, je suis prêt à la créer. Chiche ? Christine tu te lances ? 

3 malaises face à la guerre

Je comprends bien la nécessité de l’état d’urgence pour pouvoir faire rapidement des perquisitions. Alors pourquoi, alors que j’accepte les mesures prises par le gouvernement, je me sens aussi peu en phase avec ce qui est en train de se passer ?

Donc la France est en guerre. J’ai déjà écrit ici la réticence que j’avais à nommer « guerre » la situation. J’ai concédé, en commentaire à une interpellation vigoureuse, que l’organisation Etat Islamique nous fait bien la guerre mais que je m’interroge sur la pertinence de lui faire en retour la guerre sur notre territoire. Je comprends bien nécessité de se battre contre les terroristes. De mener des assauts y compris avec des militaires. Je comprends bien la nécessité de l’état d’urgence pour pouvoir faire rapidement des perquisitions. Pourtant le malaise persiste. Pourquoi, alors que j’accepte les mesures prises par le gouvernement, je me sens aussi peu en phase avec ce qui est en train de se passer ?Quand les symptômes persistent, on dit qu’il faut consulter un médecin. Il n’y a pas de médecin face à ce type de malaise ! Le seul remède que je connaisse, c’est de m’arrêter, de réfléchir et de me mettre à écrire. Un malaise ? en réalité plutôt trois, que je résume ainsi : « eux », « nous », et moins ce que nous faisons que « ce que nous ne faisons pas ». Voilà mes trois malaises. Détaillons.

« Eux ».

« Eux », ce sont les terroristes et Daech. Écoutons comme nous parlons d’eux. « Il faut les éradiquer, les détruire ». On ne parle plus d’ennemis qu’il faut vaincre mais de nuisibles qu’il faut éliminer. Ce ne sont plus des humains mais des parasites. On trouvait Poutine caricatural et dangereux lorsqu’il disait qu’il allait « poursuivre les tchétchènes jusque dans les chiottes ». N’est-on pas en train d’adopter le même langage ? Un ennemi, aussi terrible soit-il, doit être compris. On n’en fait même plus l’effort. Pourtant sur les nombreux plateaux télé que j’ai suivis, les multiples points de vue que j’ai lus, des intellectuels et des chercheurs ont tenté d’éviter les simplismes… sans apparemment être beaucoup entendus. J’ai retenu une notion qui me semblait a priori utile. Xavier Crettiez parlait d’un « terrorisme apocalyptique ». Après le terrorisme idéologique des années de plomb, serait venu le temps d’un terrorisme religieux tourné vers la réalisation, ici et maintenant, de la Révélation de la fin des temps. Pas des fous, pas de monstres, des êtres rationnels mus par une rationalité qui nous est désormais totalement étrangère.

Même s’il y a sans doute une part de vrai dans cette mystique, cet ésotérisme de la lutte armée, je pense avec le sociologue Raphaël Liogier qu’il ne faut pas écarter la dimension sociale de la réalité du terrorisme. Il disait sur un plateau télé qu’il y avait deux salafismes relativement étanches l’un à l’autre, celui qui a trait aux mœurs qui contraint les corps et les esprits (voile, barbe, rigorisme, soumission des femmes,…) et celui du jihad, qui ne nait pas dans les mosquées. La désintégration le film de Philippe Faucon (l’auteur de l’excellent Fatima) qui raconte comment trois jeunes se radicalisent, décrit bien ce processus avec un « instructeur » très critique à l’égard de l’islam des mosquées.

Raphaël Liogier a répondu longuement aux journalistes des Inrocks. Allez voir son argumentation, elle est assez convaincante. Voici juste la manière dont il résume son point de vue :

Le jihadisme ne vient pas du communautarisme, mais au contraire de la désocialisation, y compris de la communauté. On dit radicalisation, mais ce n’est pas le cas non plus. On prend le problème du mauvais côté. Les jihadistes ne commencent pas par le fondamentalisme, ils commencent par l’intention de nuire, par l’intention du combat. Il ne faut donc pas s’attacher aux milieux islamistes en premier lieu, car c’est déjà trop tard, les jihadistes potentiels y sont imperceptibles. Il faut prendre le processus en sens inverse.

Ce matin je lisais l’entretien de Bernard Stiegler dans Le Monde. Il pointe, lui, les raisons économiques de la dérive actuelle :

Ce n’est pas de guerre contre Daech qu’il s’agit, mais de guerre économique et mondiale, qui nous entraînera dans la guerre civile si nous ne la combattons pas. L’emploi va s’effondrer, notamment auprès des jeunes. Et le désespoir engendre la violence… On ne produit plus de raisons d’espérer aujourd’hui.

heracles_hydre3-15b2ed8Si nous pensons que les terroristes sont des monstres que l’on peut éradiquer, si l’on croit que vaincre militairement Daech suffira à éteindre l’envie de Jihad du Moyen-Orient et d’ailleurs, c’est se tromper lourdement. Le jihadisme est une hydre dont les têtes repoussent au fur et à mesure qu’on les coupe. Nous avons la mémoire courte ! Al Qaida était l’ennemi n°1 depuis 2001 alors que personne en dehors des spécialistes ne la connaissait avant le 11 septembre. Sa déchéance a-t-elle mis fin au Jihad ? Daech éliminé, Boko Haram ou d’autres chercheront à prendre le relais. Sans manquer de candidats à l’attentat-suicide en Europe.

Ne pas voir qui sont réellement ces « eux », que ces « eux » sont aussi des « nous », c’est se condamner à couper des têtes toujours plus nombreuses. Je me demandais comment Herakles avait réussi à vaincre l’hydre. On se rappelle qu’il l’a tuée mais (est-ce un hasard ?) on ne mémorise pas qu’il se fit aider pour vaincre l’hydre, sur les conseils d’Athena. Sans son frère jumeau, Iolaos, qui cautérisait les cous tranchés avant que des têtes ne repoussent, Herakles n’aurait pas pu venir à bout de l’hydre de Lerne. Intéressant, non ?

« Nous »

Qui est ce « nous » que l’on a attaqué ? Une réponse s’est imposée reprise en boucle par tous. Je la résume : c’est notre art de vivre français qui est attaqué parce qu’il est à la fois haï ouvertement et secrètement envié. Voir par exemple l’éditorial de Thomas Legrand de jeudi. J’ai moi-aussi sur le moment trouvé formidable la résistance façon bravache : #TousEnTerrasse , #JeSuisAuBistrot,… On aurait pu avoir des appels à la haine, on a eu des appels à boire !

C’était aussi réjouissant de voir comment dans de nombreux pays, on soutenait la France. Les couleurs françaises sur les monuments du monde entier, Obama citant en français les trois termes de notre devise nationale, Madonna chantant la vie en rose, même la Marseillaise au Metropolitan Opera de New York,… tout ça remontait indéniablement le moral et on se sentait fier d’être français ! Alors, où est le malaise ? Ce « nous » conforté, réaffirmé, c’est bien une chance ?

Effectivement je suis heureux de cette rupture avec le pessimisme habituel. Mais de même que je trouvais le déclinisme inapte à rendre compte de la réalité d’une société, beaucoup plus active et innovante que la société frileuse décrite couramment, de même aujourd’hui la découverte soudaine d’une identité « bobo » me semble largement factice.

Ce fantasme médiatique d’un France rassemblée pour défendre son art de vivre n’est pas grave en soi. Encore une fois j’aime mieux ce reflet qu’on me tend que celui d’avant. Mais si le propos se fait trop insistant, si on commence à travers ce « ça, c’est la France » à entendre que tout ce qui est différent n’est pas la France, on aura juste troqué une identité fermée pour une autre. La France n’est ni bobo ni rassie, elle est avant tout multiple. J’entendais hier soir une jeune femme voilée répondre à une question sur son identité par une série de « je suis ». Musulmane, femme, mère, Française,..et bien d’autres choses. Ayons un « nous » inclusif !

Et puis cette logique identitaire, même new look, nous amène à nous définir par rapport aux autres. La France serait « à part » et c’est pour ça qu’elle serait visée. C’est un peu vite oublier les morts russes de l’avion explosé dans le Sinaï, les morts libanais de l’attentat de Beyrouth… et tous les autres avant. Ce qui est visé n’est pas seulement une spécificité nationale, c’est un mode de vie occidental, bien plus général. Londres, Francfort, Barcelone ou New York seront peut-être demain visées. Toute cette glose sur l’art de vivre français apparaîtra alors bien vaine.

Dernier élément de mon malaise à propos de ce « nous », finalement si sûr de lui, c’est qu’il laisse entendre qu’il faut défendre l’existant sans plus se poser de question sur ses failles. Ne risque-t-on pas sous prétexte d’union nationale de ne plus accepter la critique du monde actuel ? Si « nous » sommes en guerre, toute critique risque d’apparaître comme une remise en cause du pacte républicain ou comme une tentative de détournement de l’effort de guerre.

Lorsqu’on s’est ainsi interrogés sur ce « eux » et ce « nous », on voit bien que les distinctions radicales que nous faisons entre « eux les barbares » et « nous les civilisés » ne sont plus si nettes. Qu’on me comprenne bien je ne dis pas que nous sommes semblables mais nous sommes, malgré tout, humains les uns et les autres. Et notre commune humanité nous oblige à nous regarder comme tels. Dans un papier écrit avant les attentats (le 27 octobre) Abdennour Bidar nous interpelait :

Donner à chaque être humain les moyens de cultiver sa propre part d’infini : tel est aujourd’hui ce qu’aucune de nos civilisations ne sait plus prendre en charge mais qu’elle laisse à l’abandon, livrant les uns à une terrible solitude dans leur quête, et tous à une inculture spirituelle qui expose les plus fragiles aux séductions du djihadisme !

Notre crise majeure n’est ni économique, ni financière, ni écologique, ni sociopolitique, ni géopolitique : c’est une crise spirituelle d’absence radicale – dans les élites et dans les masses – de vision d’un sublime dans l’homme qui serait partageable entre tous, athées, agnostiques, croyants. Et s’il y en a un, voilà le vrai visage du totalitarisme aujourd’hui : la conspiration terrible, tyrannique et secrète de toutes les forces intellectuelles et sociales qui condamnent l’être humain à une existence sans aucune verticalité.

« Ce que nous ne faisons pas ».

Je l’ai dit plus haut, je comprends bien la nécessité de mesures comme l’état d’urgence. Le juge administratif, le juge européen sont là pour en surveiller l’usage. Les abus seront donc sanctionnés à défaut d’être toujours évités. On n’a pas créé non plus de zone de non-droit comme avec Guantanamo. Si la vigilance est nécessaire, la question sécuritaire n’est pas ce qui m’inquiète le plus. Pour moi le plus grave est de limiter la réaction aux attentats aux seuls volets policiers, militaires et diplomatiques. Le régalien est bien sûr premier. Pour autant ne doit-on pas questionner enfin radicalement notre modèle occidental si l’on veut « cautériser les plaies de l’hydre avant que les têtes ne repoussent » comme je le disais plus haut ? On peut être pris de vertige face à la multitude des chantiers à ouvrir sur le plan social et économique d’une part, mais aussi sur le plan politique et spirituel. On voit bien que tout se noue autour des deux fléaux de notre modernité : l’hubris et la prédation. La tâche est si immense que nous sommes tétanisés, gouvernants ou citoyens.

Il me semble que la situation dans laquelle nous sommes, nous y avons tacitement consenti par facilité, par démission de notre responsabilité. Nous nous sommes « dépris » du pouvoir. Nous avions le confort et la liberté, ça nous suffisait (même  si nous savions qu’une part de plus en plus importante de la  population en était exclue). On arrive à un moment où ce confort et cette liberté nous sont retirés, avec violence. Nous sommes à la fois désemparés devant la perte de nos acquis et désarmés pour les reconquérir. Si l’on veut reprendre la main, le chantier prioritaire est pour moi celui de la démocratie. Face à notre perte de maîtrise de l’avenir nous devons réinventer un « pouvoir d’agir ». Sans laisser en dehors, ni les plus pauvres ni les plus riches, puisque c’est notre monde excluant qui amène  à la  guerre.

C’est la raison pour laquelle je trouve capitale la réflexion lancée par Démocratie Ouverte à la suite des attentats. Armel Le Coz invite ainsi à une action « complémentaire [à la réaction sécuritaire/militaire] sur le plan social/sociétal et le long terme (quelque chose qui prenne en compte les causes profondes qui mènent certains jeunes français à prendre les armes contre d’autres jeunes français) ».

La première urgence est pour moi celle de la réappropriation de la parole politique par les citoyens eux-mêmes. Notre « capacité relationnelle », cette habileté sociale, comme disent les Québécois, est capitale. On a trop négligé l’importance des mots, de leur maniement, de leur ajustement. Et si la suppression de tout apprentissage de la rhétorique avait été une de nos plus graves erreurs collectives ?  La parole argumentée est la brique de base de la démocratie. Elle est à la portée de tous les citoyens. Les Grecs faisaient de cet égal accès à la parole, l’isegoria, le principe de base de leur démocratie.

En janvier dernier, j’avais évoqué avec Jean-Pierre Worms la nécessité d’un téléthon de la fraternité pour faciliter la création de temps/espaces de dialogue entre citoyens partout sur le territoire. Et si on s’y mettait cette fois ?

La seconde urgence est celle de l’activité (et non de l’emploi). Je pense qu’il faut soutenir l’initiative d’ATD Quart-Monde et de ses Territoires zéro chômeur de longue durée. Nous continuons à raisonner en termes d’emploi alors qu’il est urgent de regarder la question à l’inverse, par l’entrée « activité », Jean Boissonnat le disait déjà il y a 30 ans. L’expérimentation lancée par ATD Quart Monde a une ambition à la hauteur de l’enjeu mais à une échelle trop restreinte. Ne peut-on regarder avec eux comment lui donner plus d’ampleur avec l’appui des mouvements citoyens ?

Troisième urgence enfin : contribuer à ramener les plus riches d’entre nous dans la construction d’un monde commun. J’ai déjà dit ici qu’il devrait y avoir une contribution librement affectée sur tous les revenus du capital. Ne pourrait-on pas lancer une campagne pour que les grandes fortunes françaises abondent un fonds ou une fondation abritée par la Fondation de France pour financer les deux urgences précédentes ?

 

Migrations, terrorisme, mixité : trois problèmes mal posés

Les politiques ont une responsabilité énorme et souvent sous-estimée : celle de désigner les problèmes auxquels nous devons faire face. Si le problème est mal posé, il ne peut avoir de bonne solution. Trois sujets d’actualité, hélas, le montrent cruellement.

Les politiques ont une responsabilité énorme et souvent sous-estimée : celle de désigner les problèmes auxquels nous devons faire  face et donc par voie de conséquence les solutions qui y répondent. Si le problème est mal posé, il ne peut avoir de bonne  solution. Deux lectures dans Le Monde et une intervention malheureuse du premier Ministre l’illustrent avec une actualité tragique.

Ce sont en effet trois des problèmes majeurs du temps qui sont mal analysés, mal nommés  et qui conduisent à prendre des décisions plus qu’inefficaces, dangereuses à terme pour le maintien de la confiance dans la pertinence du régime  démocratique.

Frontières  et migrations

Le premier sujet concerne les frontières. On ne peut accueillir toute la misère du monde, nous devons donc nous protéger des migrations clandestines, renforcer les contrôles, ériger des murs, faire la  guerre aux  passeurs,…. Nous connaissons tous ces « raisonnements », ressassés à l’envi sur tous les bords de l’échiquier politique avec de moins en moins de variantes entre les camps et de plus en plus  de raideur martiale !

Le Monde  culture publiait utilement  ce week-end les premières conclusions du programme de recherche « Mobilité globale et gouvernance des migrations »  qui propose de réfléchir à une question que personne n’imagine possible : « Et si on ouvrait les frontières ? » Cette étude est dirigée par Hélène Thiollet et Catherine Wihtol de Wenden, avec quatre autres chercheurs : anthropologues, politistes, géographes et sociologues : Michel Agier (EHESS), François Gemenne (IDDRI-Sciences Po), Thomas Lacroix (Migrinter CNRS), Antoine Pécoud (Université Paris 13). Ses conclusions vont à l’encontre des représentations habituelles. Non, l’ouverture des frontières ne provoquerait pas de migrations massives. Toutes les variantes étudiées laissent  penser que l’absence de  frein aux migrations changerait leur nature : migrations pendulaires, nomadisme, démultiplication des destinations y compris sud-sud remplaceraient ces  allers sans retours faits la peur  au ventre.

L’article de  Maryline Baumard  est passionnant et vaut la peine d’être lu de  bout en bout ! Voici juste deux  citations  qui montrent les idées  fausses sur lesquels on construit nos représentations :

« On vit sur des idées fausses, affirme Catherine Wihtol de Wenden. L’opinion croit encore que les migrants vont prendre le travail des Français, que les immigrés coûtent cher. Ces mensonges ne sont jamais contredits par les politiques. Tétanisée par la montée de l’extrême droite, la classe politique ne veut pas ouvrir le débat. Pire, elle ajuste son discours et son action sur l’opinion publique, ce qui rend nos solutions aussi décalées qu’inadaptées. »

« Une chose est claire, que les politiques ne semblent pas avoir intégrée : une migration se joue bien ailleurs que sur une frontière, rappelle le politologue Bertrand Badie, chercheur au Centre d’études et de ­recherches internationales (CERI). Rendre les passages d’un pays à l’autre plus ­poreux ou plus contrôlés ne change rien à la décision de partir. Cela modifie en ­revanche le choix d’une trajectoire, cela fait prendre plus de risques et augmente le coût – financier et humain – du voyage en obligeant à se mettre entre les mains de passeurs, ajoute-t-il. La continuité des flux, même lorsqu’on construit des murs ou qu’on surmilitarise une zone, en est la preuve la plus manifeste »

Pauvreté et mixité

Depuis des années des sociologues comme  Jacques Donzelot dénoncent une erreur de diagnostic en matière de politique de la  Ville. On se bat pour plus de  mixité dans l’habitat alors que le  problème est ailleurs, dans  le  développement du pouvoir d’agir  des personnes. Les  personnes et non les  lieux. Pourtant toute la  politique de l’ANRU a consisté à rénover les lieux pour y attirer des « classes moyennes » et le débat politique s’est focalisé sur le pourcentage de logements sociaux par commune.

Thomas Kirszbaum, sociologue, chercheur associé à l’École normale ­supérieure de Cachan a coordonné un livre « En finir avec les banlieues ? » dans lequel Hélène  Balazard[1], entre autres jeunes  chercheurs, présente les politiques d’empowerment (de  développement communautaire) alternatives à notre politique de la Ville. Interviewé  dans le même supplément Culture & Idées du Monde, Thomas Kirszbaum est explicite :

[…] invoquer la mixité sociale, c’est faire  référence à une norme de vie urbaine dans laquelle  les blancs auraient vocation à constituer un groupe majoritaire. C’est une lecture obsolète. […] on assiste à la formation permanente et durable d’espaces où les minorités sont majoritaires. Ces quartiers connaissent toute une série de difficultés mais ils remplissent aussi une fonction d’accueil résidentiel et de promotion sociale […] Il est temps de faire le deuil du retour des classes moyennes blanches par la rénovation urbaine.

Et il en conclut :

Plus que de politiques de peuplement, on a besoin de politiques d’accès. L’enjeu est de faciliter l’accès  des pauvres et des minorités à des écoles, des services publics et des  emplois de qualité.

Le collectif Pouvoir d’agir, déjà évoqué ici, se bat sur cette ligne déjà depuis plusieurs années  mais il peine à être  entendu au-delà d’un premier  cercle.

Police et guerre

Manuel Valls, avec son goût de dire les choses sans langue de bois, a choisi de parler de guerre de civilisation pour parler de la lutte contre le terrorisme. Cette posture est particulièrement grave car elle veut signifier qu’on appelle un chat un chat… alors que ce n’est pas  un chat ! Beaucoup de commentateurs s’en sont offusqué mais plutôt pour pointer le terme de « civilisation » en restant bloqué sur la critique faite à Huntington lorsqu’il parlait de « choc des civilisations ». Mais c’est là aussi se tromper de combat. Manuel Valls ne stigmatise pas l’Islam puisque son choc de civilisation est entre tous les civilisés, quels qu’ils soient, et les barbares qui pratiquent le terrorisme.

Ce n’est donc pas là qu’est le problème  mais bien dans l’utilisation du mot « guerre ». Cela fait des années que je m’énerve contre l’expression de « guerre au terrorisme ». J’entendais dimanche Alain Bauer dire qu’il faudrait parler de police et non de guerre. Il a cent fois raison ! L’idée de guerre suppose un ennemi avec des buts de guerre comme la conquête d’un territoire. Les personnes qui pratiquent le terrorisme en France relèvent bien de la police. Ils mènent des entreprises criminelles, pas des actes de guerre. Toute la journée de vendredi on a essayé de faire passer le déséquilibré de Saint-Quentin Fallavier pour un soldat au service de l’islamisme. On a en fait découvert qu’il utilisait l’alibi islamiste pour régler des comptes personnels et pour tenter de donner un sens à son suicide (raté).

En disant cela, je ne cherche pas à banaliser le terrorisme ni à la justifier, au contraire ! La guerre, on le sait, peut être juste, il y a même une forme de noblesse  dans  la  guerre (et c’est ce  qui la  rend  si dangereusement  séduisante !). Avec  le terrorisme, on ne  trouve que pratiques  criminelles et lâcheté. Ceux qui s’y livrent sont des hors-la-loi pas des combattants ! Confondre les  deux comme le fait le Premier Ministre risque de renforcer paradoxalement l’image des terroristes, assimilés à des guerriers et non des  criminels. Parler de police, ce serait aussi parler de  la « polis », de la Cité. La police n’est pas que répression du crime, elle  est aussi prévention (on l’oublie trop depuis que Sarkozy avait nié l’utilité de la police de proximité). On voit qu’en passant de « police » à « guerre », on se trompe de diagnostic et on se prive de  moyens d’action.

Trois travers à surmonter

Pourquoi n’arrivons-nous pas à poser les  problèmes de façon correcte ? Refusons  là aussi les visions simplistes ! les politiques ne sont pas « coupables » au sens  où ils choisiraient intentionnellement de nous tromper. Ils  sont victimes de trois travers majeurs mais pas impossibles à surmonter :

  1. Ils  ne prennent pas le temps de réfléchir à la question, ils  se focalisent  sur la  solution. au rebours de la formule de tous les vendeurs de services : « vous avez un problème, j’ai la solution », j’ai l’habitude de dire : « vous avez des solutions ? j’ai le problème ! ». J’avais choisi le mot Kasumi Tei pour dire mon activité d’innovateur sociétal. Ce mot japonais désigne les digues qu’on construisait autrefois au Japon pour protéger les villes des inondations. Les Japonais ne cherchaient pas à stopper l’eau, mais plus modestement à réduire son impact destructeur. Avec des digues en chevrons de part et d’autre du fleuve, ils freinaient les crues tout en laissant l’eau ainsi assagie, s’épandre sans dommage dans les rizières environnantes. Quand on pose bien le problème (ici, éviter  l’inondation et non arrêter l’eau), on trouve des solutions créatives. Notre croyance prométhéenne dans les capacités humaines à maîtriser la  nature nous ont  fait faire  régulièrement des choix erronés à partir d’une question trop rapidement ramenée à un problème d’ingénieur.
  2. Ils croient trop au « bon sens », à l’évidence. Parce qu’ils ont besoin d’être compris par le  plus  grand  nombre, les responsables politiques préfèrent  souvent une solution qui est attendue par l’opinion. On sait pourtant qu’on ne peut pas seulement se fier à ses sens pour comprendre la réalité. Toute la physique quantique est contre-intuitive. Elle est pourtant scientifiquement fondée. On ne devrait pas non plus oublier ce que provoquent les « changements d’état ». L’eau reste toujours de l’eau mais chacun sait qu’elle n’a pas  les mêmes propriétés si elle est sous forme de glace, de liquide ou de vapeur. Il faut accepter qu’un problème sociopolitique change aussi d’état selon la manière dont il est abordé : les migrations si elles sont libres deviennent un nomadisme relativement rationnel, si elles sont interdites, un pari cauchemardesque sur la possibilité de survie à la traversée (qu’elle  se fasse sur un esquif en Méditerranée ou dans le train d’atterrissage d’un avion en provenance d’Afrique du Sud).
  3. Ils ne voient pas l’intérêt de la pluralité des points de vue étant donné qu’ils sont les gardiens vigilants de l’intérêt général. C’est pourtant cette  multiplicité des regards qui permet de découvrir d’autres  manières de prendre le  problème. Lorsqu’on n’a qu’un marteau à sa disposition, tous les problèmes ont la forme de clous ! je n’insiste pas  sur cette question des « points de vue », j’y ai consacré un papier l’an dernier.

Si les politiques faillissent dans la  désignation des questions politiques, il faut d’urgence revoir la manière dont les questions  sont mises à l’agenda. De nombreuses  voies  peuvent être explorées mais toutes doivent contribuer  à sortir des trois travers que je viens  de mentionner. Prenons le temps de poser les questions (les problématiques pour prendre  un mot plus  savant  et plus juste) ; méfions-nous des idées toutes faites, du « bon sens » qui conduit aux  yakas ; multiplions les points de vue sans  chercher  nécessairement le graal représentatif, la diversité est le plus souvent une ressource suffisante.

On a  coutume de  dire qu’un problème  sans solution est un problème  mal posé. Regardons le  nombre de questions aujourd’hui insolubles et remettons  sur le  métier les questionnements qui conduisent aux  impasses actuelles. Voilà ce que l’on pourrait attendre de partis  politiques  faisant réellement leur boulot ! en cas de  carence, il nous appartient  à nous citoyens  de reprendre l’initiative.

[1] Hélène Balazard est intervenue dans le cadre du groupe Empowerment que nous avons animé avec Philippe Bernoux en 2011. Elle  publie également Agir en démocratie: vers de nouvelles mobilisations citoyennes

La Marseillaise de trop ?

La Marseillaise entonnée à l’Assemblée Nationale ! Pour la première fois depuis la fin de la Première guerre mondiale. Pour moi, je crois que ça a été le déclic, hier soir en voyant les images à la télé. On en fait trop. Il est temps de changer de registre !

La Marseillaise entonnée à l’Assemblée Nationale ! Pour la première fois depuis la fin de la Première guerre mondiale. Pour moi, je crois que ça a été le déclic, hier soir en voyant les images à la télé. On en fait trop. Sous le coup de l’émotion tout était justifié. Dimanche les millions de personnes dans la rue, les représentants des Etats d’Europe, d’Afrique et du Proche-Orient, et même les dictateurs. L’union contre la barbarie. Une fois pour toutes. C’est dit en silence, c’est dit avec des salves d’applaudissements qui naissent et disparaissent puis reprennent, obstinément. Voilà ça suffisait.

Mais hier soir, l’enflure commençait à poindre sous l’émotion légitime. Et des questions, vite refoulées, viennent à l’esprit. On se met à comparer les millions de morts de 14-18 et  les 17 victimes de cette semaine de janvier en se demandant si cette Marseillaise commune aux deux événements est légitime. Bien sûr le premier mort est inacceptable, et pourtant… On ravale bien vite ce décompte malséant, mais il a traversé l’esprit. Et tout risque de venir dès  que le fil de la pelote est tiré.  Le pays est-il réellement en danger parce que des cinglés manipulés par des fanatiques s’attaquent à un journal satirique ?  Imagine-t-on réellement que notre civilisation est en train de s’écrouler à cause de ces misérables ? Personnellement je ne le crois pas du tout. On nous parle de guerre asymétrique mais n’est-ce pas un simple accès de violence aveugle comme on en a connu bien d’autres au long de notre histoire de la bande à Bonnot à la bande à Baader ? Ne sommes-nous pas beaucoup plus menacés par le péril de la financiarisation et de l’hubris généralisé ?

La culture religieuse a du bon : on y apprend que toute épiphanie n’est qu’un instant où une réalité invisible se dévoile. Lors de la Transfiguration, Jésus apparaît tel qu’il est à ses disciples qui en perdent les pédales et veulent rester sur la montagne, dresser la tente,… Jésus les ramène vite à leur réalité terrestre et les invite à redescendre dans la plaine. Dimanche a été une épiphanie (une manifestation) de la République, ne cherchons pas à la faire durer artificiellement. Elle perdrait toute consistance. Gardons cette journée comme un temps de concorde nationale, comme un signe qu’au-delà de nos divisions, nous avons une communauté de destin… Mais cette concorde n’a pas vocation à durer, le conflit est légitime. On s’est simplement rappelé (mais c’est essentiel !) que nous pouvons vivre ensemble sans être d’accord.

Le temps est venu de prendre des initiatives concrètes pour que nos appels à la fraternité ne restent pas vains. La fraternité n’est pas l’absence de conflit, l’unanimisme béat. C’est simplement la certitude que la discussion peut faire avancer bien plus que l’opposition frontale, qu’il y a du commun entre nous… même si parfois il est dur à trouver. Dans l’émotion, j’ai parlé de brigades du débat et du rire… Certains ont dit chiche. D’autres voies peuvent être explorées. Des initiatives sont en germes ici ou là. Redescendre de la montagne ne signifie pas renoncer à l’action, au contraire ! mais c’est prendre les chemins patients de la réalité humaine.

Nous avons vu à quel point le besoin de débattre était pressant. Rien que pour ce blog, le nombre de lecteurs s’est multiplié. Vous avez été plus nombreux que jamais à commenter, directement ou par mail. Des propos graves, réfléchis ont été tenus. Des interrogations ont été réaffirmées avec force : la notion de « fraternité » ne va pas de soi, certains craignent qu’elle nous éloigne du devoir de solidarité, qu’elle nous enferme dans une forme de communautarisme. Mais on peut voir la fraternité de façon très différente, comme la reconnaissance d’une capacité de toute l’humanité à « agir en frère » justement sans s’enfermer dans les fratries de sang ou d’appartenance. Une autre interpellation, plus véhémente, appelle à « laisser une place aux athées » sans laisser penser, de façon implicite, que chacun a une foi. Lors du travail sur la laïcité aux Ateliers nous avions eu de la même manière des échanges beaucoup plus vifs que sur les autres sujets. On touche là à des questions essentielles et que la futilité des temps laisse souvent sous le boisseau… Une proche de l’aventure des Ateliers résume bien la nécessité du débat :

Les échanges ci-dessous m’intéressent vivement. En tout cas, ils m’ont fait penser. Et penser seule, me semble pauvre et limitant. S’il est des temps où la réflexion démocratique prend un sens aigu pour moi, ce sont bien ceux-ci. Oui, la controverse est l’enrichissement indispensable où l’on peut écouter, entendre les points de vue différents. Pour ma part, je suis bousculée et peu certaine de mes positions depuis la semaine dernière. Je ressens un besoin urgent de me confronter à d’autres pensées. Alors, merci à vous pour le dialogue à construire ensemble.

Dans ces moments d’intense cogitation mutuelle, de nombreuses lectures nous ont été conseillées que nous avons à notre tour relayées. Ce matin je n’en retiens qu’une, celle d’Ali BenMakhlouf parue dans Libération (merci Francis !). Il parle de Latifa Ibn Ziaten, mère du militaire français Imad, tué par Merah en mars 2012 qui intervient depuis partout pour débattre de l’Islam (je l’ai vue sur le plateau de Pujadas, absolument remarquable, écoutée de tous et notamment de Badinter)

L’exemple de ce témoignage, à lui seul, suffit pour dire que les intellectuels n’ont aucun droit ni pouvoir exclusif de décrypter la réalité à la place des autres. Relisons le Maître ignorant de Jacques Rancière, où l’émancipation signifie que chaque personne issue du peuple, parce qu’elle est citoyenne, peut concevoir sa dignité humaine, «prendre la mesure de sa capacité intellectuelle et décider de son usage» (éd. Fayard, 10/18) sans qu’on vienne lui dire en quoi cette dignité consiste. Transmettre, ce n’est pas décrypter pour les autres, c’est débattre avec eux.

Que les politiques et les médias redescendent vite de la montagne où ils semblent se complaire, nous avons à faire ensemble, ici-bas. Qu’ils continuent encore sur le registre de l’émotion et ils dilapideront instantanément le crédit qu’ils ont regagné. Les symboles sont puissants mais ils se figent très vite en caricature. Merci de nous permettre de les garder vivants dans nos esprits et dans nos cœurs. Nous n’oublierons pas le 11 janvier. Et c’est heureux que la date qui va rester dans les mémoires soit celle de la marche de dimanche plutôt que celle des meurtres. Décidément ces apprentis terroristes n’ont même pas réussi à imposer leur 11 septembre.

obsidional

Ceux qui me lisent régulièrement savent que j’aime les mots. Il y avait longtemps que je ne m’étais penché sur un mot rare dans ce blog. Un mésusage d’un éditorialiste du Monde m’a ramené au mot obsidional. Un mot d’actualité… mais sans rapport avec obsessionnel avec lequel il était confondu. Je vous laisse découvrir…

Pourquoi notre démocratie, censée être le gouvernement du peuple par le peuple pour le peuple, semble si loin du peuple ? Les explications habituelles tournent autour d’un éloignement réciproque du peuple et des élites, plus subi que voulu, une pente naturelle des démocraties matures en quelque sorte. L’ennui est que cette vision conduit à l’inaction ou aux sempiternelles rengaines sur la crise de la représentativité sans autre solutions que des appels à la vertu ou à une énième réforme des institutions. Un petit test (dont le résultat m’a sidéré quand je l’ai fait). Combien avons-nous eu de réformes de la Constitution de la Vème République ? Pas moins de 24 !

Il est temps de forcer le trait, de dire nettement ce qui pose problème si l’on veut trouver des solutions à la hauteur de l’enjeu. L’éloignement des élites est volontaire, il est une manière de protéger la chose publique du peuple vu de plus en plus comme une menace dont il faudrait se prémunir pour agir alors que la solution est à l’exact opposé : faire confiance aux ressources dont fait preuve la société pour retrouver des marges d’action. C’est ce qu’on appelle un syndrome obsidional.

Face à l’impuissance et à l’ingouvernabilité, le syndrome obsidional

On parle de syndrome obsidional pour désigner la sensation d’être assiégé de toute part. Lorsque j’écoute nos dirigeants, j’ai l’impression qu’ils sont toujours sur la défensive, à la fois méfiants et inquiets. Ils ne cessent ainsi de nous dire que faire de la politique n’est pas un métier facile, que la moindre décision est un parcours d’obstacle, une guerre d’usure. Il s’agit pour eux de « faire face ». L’attitude requise est bien celle du lutteur prêt à endurer les coups. Combien de fois n’a-t-on pas entendu la formule : « en politique, il faut se blinder », ou, à l’inverse : « il (elle) ne va pas durer, il (elle) est trop tendre ! » A la fin il ne reste que les vieux crocodiles !

Cette approche défensive de la politique se note déjà dans le vocabulaire employé : la politique n’est plus qu’une longue lutte contre toutes sortes d’ennemis externes et internes. La lutte est ainsi engagée contre le terrorisme, les déficits, l’insécurité, le chômage, le réchauffement climatique, le SIDA, l’illettrisme, l’échec scolaire, le stress au travail, les discriminations, la faim dans le monde,… La liste semble infinie de ces combats sans cesse menés et jamais terminés car jamais gagnés… ni perdus. La politique est donc vécue de plus en plus comme une guerre sans fin. C’est le Désert des Tartares, une mobilisation de tous les instants face à un ennemi d’autant plus effrayant qu’il reste invisible. La politique n’est donc plus un combat positif en faveur d’un progrès mais une lutte pied à pied pour maintenir l’existant. Nous avons toujours quelque chose à sauver : notre régime des retraites, notre modèle social, notre exception culturelle. Le seul chantier positif qui me vienne à l’esprit est un chantier … européen : la construction de l’économie de la connaissance engagée à Lisbonne il y a plus de dix ans… et laissé en plan depuis longtemps !

Plus fondamentalement les responsables politiques voient bien que leur capacité d’action s’est réduite avec la montée de l’individualisme, les relations complexes aux médias dans une démocratie d’opinion, la place prise par les acteurs économiques et financiers dans la marche du monde. Notre hypothèse est que, centrés sur ces luttes pour exister, ils ne peuvent en même temps remettre en cause leur mode de faire habituel. D’abord « faire face », se battre pied à pied pour « sauver » la politique des attaques qu’elle subit. Ensuite on verra comment répondre aux attentes des gens. Ce faisant, ils s’enferment dans une défense et illustration de la politique à l’ancienne sans voir que cette approche renforce encore l’impuissance du politique.

La « société des individus » est apparemment ingouvernable. C’est vrai si on regarde la politique comme le moyen d’entraîner les foules derrière soi. Le « ralliez-vous à mon panache blanc !» d’Henri IV semble toujours d’actualité pour nos gouvernants… mais pas pour les citoyens qui ne se laissent pas embrigader si facilement. Les partis, les idéologies, les appartenances de toutes sortes étaient les alliés objectifs de cette politique de la mobilisation. On sait aujourd’hui la faiblesse des adhésions et la relativité des identités. Les politiques dénoncent l’émiettement de la société, son anomie.

la société n’existe que si « on se mêle de tout »

Pourtant la société que décrivent bien des sociologues est fort différente. Arrêtons-nous un instant sur la manière dont Bruno Latour revisitant Gabriel Tarde[1] nous invite à la voir. C’est a priori déroutant mais c’est très utile pour comprendre comment le politique peut retrouver une utilité profonde, très loin des enrôlements fantasmés. « Qu’est-ce que la société ? la possession réciproque, sous des formes extrêmement variées, de tous par chacun ». Voilà comment Gabriel Tarde, le grand oublié de la sociologie, définissait la société. Latour nous prend par la main pour nous faire comprendre cette affirmation d’ une société définie comme une « possession mutuelle » plutôt que comme ce grand tout qui surplombe les individus dont parle la vulgate sociologique et dont s’accommodaient les politiques.

Le champ que je possède est bien « à moi » mais « sous une forme extrêmement variée » il est aussi, en un certain sens, « à lui », mon voisin, puisque demain je vais dépendre de lui pour y déplacer une moissonneuse batteuse, curer un fossé ou livrer des bêtes au foirail.

Latour poursuit :

On ne peut obtenir de société et même tout simplement d’action organisée qu’à la seule condition que chacun « se mêle de tout » mais « sous des formes extrêmement variées ».

On n’est pas très loin de la logique des « parties prenantes » du développement durable. En effet la possession de tous par chacun relativise beaucoup l’absolu de la propriété auquel nous sommes habitués (le « droit inviolable et sacré » dont parle la déclaration des droits de l’Homme).

L’harmonie n’émerge que parce que [la société] n’est justement jamais un tout supérieur aux parties, mais ce par quoi les parties, chacune prises comme un tout, parviennent à se laisser posséder, pour une fraction d’elles-mêmes et seulement pour un temps « sous des formes extrêmement variées ».

La politique reprend donc toute sa place dans cette sociologie : les « possessions » ne sont pas réparties d’en haut, une fois pour toutes, mais elles s’inter-organisent par des ajustements toujours dynamiques et toujours provisoires.

Il est certes difficile de faire de la politique avec des individus composites et changeants mais on n’a pas non plus à faire avec des individus sans appartenance. Aujourd’hui le passage en force ou l’agrégation de majorités par la séduction de larges catégories de la population n’est plus possible. Il faut savoir composer. Nous voyons régulièrement dans ce blog que les citoyens disposent des ressources pour cette composition grâce à leur aptitude à piloter leur vie de manière avisée, à leur propension à l’empathie et à la coopération. Il appartient aux politiques de tirer parti de ces capacités pour éviter que notre goût du conflit de tous contre tous, toujours vivace, ne reprenne le dessus.

 Composer : le rôle majeur du politique

Composer, tel est sans doute le mot le plus juste aujourd’hui pour décrire le rôle du politique. Il suppose de la créativité et de la confiance. On est très loin des solutions institutionnelles habituellement promues. Mais on voit aussi quelle révolution des pratiques politiques cela nécessite. Il n’y a qu’à voir par exemple la seconde saison de la série Les hommes de l’ombre sur France 2, beaucoup plus subtile que la première, mais toujours désespérante, pour se dire que le chemin sera long. Pour moi, néanmoins, la description la plus clinique de ce syndrome obsidional du pouvoir reste l’impressionnant Exercice de l’Etat, le film de Pierre Schoeller avec Olivier Gourmet et Michel Blanc, sorti en 2011.

Pour ne pas terminer sur ce qui pourrait ressembler à un réquisitoire contre les responsables politiques, je veux réaffirmer que la fonction politique reste pour moi indispensable. C’est en effet bien à elle que revient l’organisation de ce travail de composition dont j’ai parlé. Je reviendrai dans un prochain texte sur une prodigieuse défense et illustration de la parole politique… encore une fois de Bruno Latour. Il explique pourquoi la parole politique est nécessairement décevante pour produire ce qu’elle a à produire : du commun. Pour ceux qui ne voudraient pas attendre voici où trouver le propos de Latour : « Si l’on parlait un peu politique ? »

 

[1] Bruno Latour, « La Société comme possession – la preuve par l’orchestre », In Philosophie des possessions, Didier Debaise, Presses du réel, 2011. J’avais déjà fait mention de ce texte dans un billet précédent Etre ou avoir