Est-ce ainsi que les hommes meurent ?

N’avez-vous pas le sentiment diffus et grandissant d’être dans une impasse ? Nous ne savons plus sortir du confinement. L’exemple le plus tragique est l’attitude à l’égard des plus vieux et des plus vieilles d’entre nous.

Ce papier vient de mon énervement, dimanche, lorsque j’ai entendu Olivier Véran, le ministre de la Santé évoquer le « droit de visite très encadré » des personnes âgées vivant dans les Ehpad. En utilisant doctement ce terme, il confirmait le statut réel de toutes ces vieilles dames et vieux messieurs : ce sont des personnes vivant désormais dans des lieux de privation de liberté comme on dénomme maintenant les prisons, les centres de rétention, les lieux d’hospitalisation d’office. Les vieux, les vieilles disposent d’un droit de visite, comme n’importe quel prisonnier ! Très encadré, ce droit nous disait le ministre si sûr d’être dans le vrai. Hélas les Ehpad ne font pas partie de la longue liste des lieux de privation de liberté dont est chargée Adeline Hazan, la contrôleur général en charge du respect des droits fondamentaux des personnes qui y sont enfermées. On a véritablement l’impression que le droit à la vie s’est transformé en un devoir de survie. Assez de morts dans les Ehpads ! il est temps de créer les conditions, très encadrées, de la « vie éternelle », en tous cas d’une éternité suffisante pour que notre attention ait eu le temps d’être captée par d’autres préoccupations. Parce qu’en fait, on ne s’intéresse aux vieux que lorsqu’ils ont la désagréable propension à mourir en masse. 2003, la canicule; 2020, le covid-19. Entretemps, rien !

Ecoutons le Ministre et les mots qu’il emploie : « pas plus de 2 membres de la famille », « l’impossibilité maintenue d’aller toucher la personne » (sic), « par contre il y aura un contact visuel, on peut passer beaucoup de choses avec le regard avec les personnes qu’on aime », «  [les vieux] savent très bien ce que c’est que la valeur d’un regard d’une personne aimante »… Tout cela se concluant par un long soupir de compassion ! N’oublions pas non plus – il ne l’évoquait pas dimanche – que les petits-enfants ne peuvent pas venir, sans doute trop remuants, incapables de respecter les consignes du droit de visite très encadré. Tant pis pour les grands-parents dont nous savons tous par expérience que ce sont pourtant eux, les plus jeunes, les plus vivants, qu’ils attendent avec impatience. Eh bien ils patienteront !

Comment peut-on en être là ? comment peut-on sacraliser le respect de la vie au point de la vider de sa propre substance ? Est-ce notre effrayante créativité technocratique ? Est-ce la suprématie médicale devenue folle dans son désir de maîtrise absolue de la mort ? Est-ce le « biopouvoir » que dénonçait déjà Michel Foucault ? Le principe est respecté : la vie est sacrée. La vie biologique, la vie vide, la vie vile, la vie vivotante… La si limitée « vie des cellules » devient logiquement « la vie en cellule ». Pardon pour ces jeux de mots énervés ! La vie ne vaut rien, rien ne vaut la vie chante Souchon. C’est dans cette ambivalence que le principe doit s’apprécier, c’est le moyen de déceler une vie bonne, une vie vécue. Une vie « existante » pour reprendre ce que nous dit François Jullien de l’existence, cette possibilité de sortir de soi, de la réplication à l’identique des jours après les jours. Vivre vraiment, c’est accepter de pouvoir mourir. C’est conserver l’opportunité de prendre un risque et de l’assumer. Je garderai longtemps en mémoire la protestation de cette vieille dame de 97 ans, toute ratatinée et chevrotante mais tellement lucide et juste dans le refus de ce sort. Pourquoi n’a-t-on pas demandé aux personnes accueillies dans les Ehpads et à leurs familles ce qu’elles préféraient : continuer à voir et à toucher leurs proches en assumant la risque d’être contaminées et de mourir avec le virus dans une unité de soin palliatif ou bien privilégier la survie dans l’espoir de jours meilleurs en acceptant volontairement les rigueurs du confinement. Les deux attitudes étaient respectables et pour cela elles supposaient des réponses différenciées. Les Ehpads auraient eu à s’organiser pour isoler ces deux groupes l’un de l’autre mais n’auraient-ils pas gagné doublement : en bien-être des résidents dont la volonté aurait été écoutée mais aussi en qualité de vie au travail pour les personnels qui se seraient retrouvés face à des personnes âgées plus « existantes ». Rien n’est pire, il me semble, que d’être transformé – pour des soignants – en gardiens de vieux sans plus la moindre autonomie.

Plus largement, il faut que nous nous questionnions sur les objectifs que nous poursuivons. Devons-nous être tendus vers le seul objectif de réduire le nombre de morts du Covid-19, « quoiqu’il en coûte » selon l’expression du Président ? Comte-Sponville s’indignait mardi ou mercredi sur France 5 de cette obsession du décompte des morts en rappelant que « toutes les vies sont égales en dignité mais que toutes les morts ne se valent pas ». Il affirmait avec force que « la santé ne peut pas être la valeur suprême, qu’elle n’est qu’un moyen du bonheur ». Je crains comme lui que le principe « toute vie est sacrée » puisse conduire à une impasse sans un travail de discernement. Un principe n’est jamais une règle d’application immédiate. C’est un repère. Oui, la vie est sacrée. C’est une conquête de notre civilisation que d’avoir défini ce principe. J’aime beaucoup la manière dont le dit Sartre à la fin des Mots : Tout un homme, fait de tous les hommes et qui les vaut tous et que vaut n’importe qui. Il dit bien l’équi-valence, l’égale valeur de nos existences. Ce principe ne vaut qu’au singulier (un singulier qui n’oublie pas le pluriel avec « fait de tous les hommes »). Au pluriel de gouvernement, ça donne des injonctions qui sont contraires au principe énoncé. Nous devons sortir de cette sacralisation sani-technocratique de la vie. Ce n’est pas la vie. Il n’y a rien de plus terrible que de se voir opposer un principe – la vie est sacrée –  par ceux-là même qui n’ont qu’une conception comptable de la vie (combien de morts ?).

Reconnaître la valeur de la vie ne doit pas conduire à l’absurdité du refus de la mort. Les médecins même avec toute leur compétence ne « sauvent » pas des vies, ils les prolongent. Donc il est légitime de s’interroger sur cette prolongation pour savoir si elle ajoute à la vie ou si elle retarde la mort. Retarder la mort quand elle est attendue, est-ce une victoire ? Sans même parler d’acharnement, comment justifier une prolongation de la vie qui va priver la personne et sa famille de la possibilité de vivre sa mort ? Oui la mort se vit et c’est bien le drame de notre société que de l’oublier en fermant les yeux sur la fin de vie, lâchement déléguée aux Ehpads et aux hôpitaux. Est-ce ainsi que les hommes meurent ?[1]

 

[1] Prenez trois minutes pour réécouter Est-ce ainsi que les hommes vivent ?, la chanson d’Aragon/Ferré ! Je vous ai mis un lien avec l’interprétation de Ferré mais celle de Philippe Léotard est aussi poignante. Ici

 

12 réflexions sur « Est-ce ainsi que les hommes meurent ? »

  1. Hervé, ton coup de gueule s’inscrit dans la liste, la litanie des textes, chroniques, témoignages sur ce sujet de vie et de sa gravité. Voici un extrait de la chronique de Guillaume de Fonclare (A nos morts – La Croix 20/4/2020) : On ouvre un large parapluie pour se protéger d’éventuelles conséquences, en oubliant les règles de la plus élémentaire humanité. Ils seront légion ceux qui, privés de la première étape de leur deuil, vivront dans la difficulté d’être sans avoir pu, intensément, accompagner de l’autre côté ceux qui s’en vont. C’est un chemin bien ardu qu’ils auront à parcourir dans les mois et les années à venir. C’est à eux que je dédie, humblement, cette chronique.

  2. Moi aussi je suis choquée, par le traitement inhumain et indigne fait aux résidents d’Ehpad bien sûr, mais plus largement par la peur irrationnelle qu’a réussi à instiller le confinement et le traitement guerrier de la pandémie. Cette peur qui rend encore plus égoïste et fait tout accepter est totalement disproportionnée, elle fracture davantage encore le monde, notre pays, nos territoires. Alors que la solidarité (internationale, territoriale, de proximité) est le meilleur vecteur de résilience de nos sociétés à bout de souffle, on a du pain sur la planche et ton coup de gueule me met du baume au coeur car j’ai souvent l’impression d’etre bien seule à avoir plus peur du repli de chacun chez soi que du virus en ce moment !

  3. Bonjour. Et repondre à la demande de liberté individuelle pour se « donner » la mort ? Sereinement.

  4. @ Valérie : oui, nous devons sortir du « confinement dans la peur ». Dorothée Browaeys le disait très bien aussi dans un post sur Facebook dont je reprends un extrait :Considérer les « externalités » de notre confinement ! Un tournant capital auquel nous invite Francois Vallaeys dans une analyse au scanner de nos choix de nantis. Confinés, nous vivons à crédit sur les générations futures et la vie confinée qui dure…est inconséquente, irresponsable dans ce qu’elle génère auprès des plus démunis ici ou dans les pays vulnérables. « Ayons le sens des actions proportionnées, insiste le philosophe directeur d’URSULA (union de responsabilité sociale universitaire latino-américaine). Et quand nous interrogeons les risques, plaçons-nous en contexte de globalisation ! « Non, vraiment, personne ne peut se confiner dans son confinement en pensant agir pour le bien de tous, et fermer la porte à un monde « inséparé » par nature, ou la sécurité des uns fait l’insécurité des autres, dénonce François Vallaeys.

  5. @ André Marcel : Heureusement, et tu as raison de le signaler, il y a d’autres coups de gueules. Mais la « litanie » aujourd’hui est plutôt du côté de la peur et de l’acceptation de tout pourvu qu’on soit à l’abri !

  6. @ J Troccon : C’est justement ce que je pense qu’il faut laisser hors de la loi. La loi dit à juste titre « respect de la vie ». elle ne devrait pas dire autre chose. Il faut ensuite laisser chacun interpréter la loi et faire preuve de discernement. Et en réalité, on le sait, ce discernement dans l’échange entre médecin, famille et mourant, permet plus souvent qu’on ne le dit ce départ serein. La loi, avec ses gros sabots, ses règles et ses exceptions à n’en plus finir ne remplacera jamais le discernement au cas par cas. Il faut penser la mort au singulier, je crois.

  7. Le problème des réseaux sociaux, c’est que la conversation qu’ils permettent est diffractée en plusieurs lieux. Voici une reprise des commentaires postés sur LinkedIn ce matin.

    Stéphane Gueyre
    Très justement dit! sommes-nous si stupide pour mettre nos proches en danger sans discernement sur les comportements à adapter! Nos anciens ont besoin de nous comme nous d eux, pour beaucoup leur raison de vivre ! On les prive, on nous prive de cette liberté au nom du sacro saint principe de précaution! Aux oubliettes la liberté… Les liens familiaux sont le moteur de leur résilience …alors laissez nous le bonheur de chérir les nôtres!

    Laurence Gauthier
    bien vu Hervé, sauf que dans l’autre sens, si des précautions n’avaient pas été prises, on aurait dit que les personnes âgées avaient été négligées … Bref ce qui compte c’est de combattre l’isolement des personnes âgées, dans ces circonstances particulières mais surtout après, et là cela renvoie à organiser autrement les organisations actuelles, et renforcer de manière forte ce qui va déjà dans ce sens ( habitat transgénérationnel) Des mesures ont déjà été prises et toute la société est amenée à s’y impliquer https://solidarites-sante.gouv.fr/actualites/presse/communiques-de-presse/article/olivier-veran-annonce-retenir-les-premieres-mesures-du-plan-de-mobilisation?fbclid=IwAR2ISgRuby_myk7pCGSOuQkv5yXMZd77b-72Adk45oYaEccNFzJ0XOcJ72M
    HCD : bien d’accord sur la nécessité d’avoir sur le long terme des alternatives au « tout-ehpad ». sur l’autre point, mon propos n’était pas de refuser les précautions mais d’en adapter la nature aux désirs des personnes, avec une part d’acceptation de risque pour elles-mêmes et en trouvant les moyens pour que ces risques ne retombent sur les soignants ou la collectivité… compliqué mais pas infaisable

    Catherine Jacquet
    « Un principe n’est jamais une règle d’application immédiate. C’est un repère. » Tu as tellement raison ! Quand un principe devient une règle, on est sur une forme radicale de gouvernance, comme si le dire politique devenait religion et morale. Le libre arbitre de ces personnes est totalement nié comme les prisonniers. Je n’avais pas voulu faire le parallèle mais oui ! Et privé de ces droits, ils meurent plus vite et plus désespérés. C’est ce que viennent de vivre mes cousins avec ma tante…
    HCD : la religion, bien comprise ce qui n’est évidemment pas le cas dans tous les fondamentalismes, laisse la place à l’interprétation et au discernement, ce mot que tu sais que j’affectionne 🙂 Pour moi quand le principe devient règle, on est encaserné ! et malheureusement, on nous a dit que nous étions en guerre et donc qu’une règle est un ordre 🙁

    Thierrry Merle
    Le sens de la vie s’éclaire aussi en travaillant sur le sens des mots. Merci pour cette mise au point qui fait réfléchir.
    HCD : oui on a besoin de réfléchir car le propre de la crise est de nous abasourdir et du coup nous sommes embarqués dans les discours publics d’autorité (même quand ils disent qu’ils ne savent pas sur certains points, ils restent très affirmatifs sur… des principes ! le conflit de valeurs et le discernement restent des nécessités vitales.

    Alexis de Rougé
    Des mots justes ! Tant de nos élites et intelligentsias(!) sont encore dans l’illusion que nous devons éviter la mort à tout prix, y compris au prix de la vie ! Vanité des vanités …

  8. Tout-à-fait d’accord, Hervé ! Privilégions le choix des personnes, quel que soit leur âge, et surtout autorisons-les à se soigner !!! Le déni concernant les traitements qui marchent est indigne et a provoqué la mort de nombreux malades. Sans parler du sort réservé aux plus de 70 ans en réanimation, sans aucune consultation ! Le serment d’Hippocrate semble devenu, pour certains : « Laissons mourir le maximum de patients ! » Inspirons-nous des autres pays, en particulier ceux dirigés par des femmes, beaucoup plus humaines et pragmatiques ! J’ai honte de la France, en ce moment !

  9. Bonjour
    Excusez-moi de revenir sur le sujet de l’euthanasie que Hervé a initié dans son post et que j’avais relevé pour plus de précisions de sa part. Mais je ne me voyais pas lui laisser écrire en guise de réponse :
    « La loi dit à juste titre « respect de la vie ». Elle ne devrait pas dire autre chose. Il faut ensuite laisser chacun interpréter la loi et faire preuve de discernement. »
    Comme si la loi française, en l’état actuel, n’interdisait pas formellement, à tout tiers – y compris un médecin- de fournir une aide active à mourir ;
    Comme si la personne, qui veut en finir avec sa vie qu’elle juge indigne, ne se retrouvait pas dépendante du bon vouloir d’un médecin !
    Il ne s’agit aucunement d’une interprétation de la loi, il s’agit de son application ou de la dissimulation d’un acte interdit (qui devient très courant)
    Et pour ce qui te concerne, Cher Hervé, d’une pirouette pour ne pas répondre ?

  10. Merci Hervé pour ce texte qui m’a amené à repenser notre situation sous bien des égards, et à lire d’autres textes proches de ta pensée.
    Toutefois certains points me chiffonnent.

    D’abord l’idée que si l’on avait demandé aux personnes en EHPAD et à leur famille ils auraient fait un choix différent. Je n’en suis pas sûr. Les familles notamment, cf cette mission que nous avons menée pour l’un des acteurs du secteur, ne se positionnent pas comme les personnes âgées.
    Mais d’ailleurs pourquoi demander aux familles ?
    Aujourd’hui on voit partout des familles témoigner pour regretter le choix qui a été fait. Mais n’est-ce pas un biais médiatique ? Comme les gens, PR en tête, qui parlent de prise de conscience et de monde d’après mais qui à la première occasion montrent qu’ils n’espèrent qu’une chose, le retour à la sécurité (illusoire certes) du monde d’avant.

    Ensuite, tout ce débat ne peut pas faire abstraction de la responsabilité. Qu’elle soit morale, éthique ou même juridique. Les mêmes familles qui pourraient (ton hypothèse) faire le choix d’aller voir leurs proches seraient les premières à traîner les directeurs d’EHPADS en justice en cas de décès. Peut on sérieusement imaginer un système de décharge ? Cela ne me semble pas réaliste. Sans parler des tensions entre personnes pour et personnes contre. En approchant de la mort, nos réactions sont toutes différentes.
    Politiquement en tout cas, dans le monde dans lequel nous vivons, cela paraît tout simplement impossible.
    D’ailleurs, quid du principe de précaution dans cette situation ? Nous avons souvent discuté de l’équilibre difficile à trouver entre parole d’expert et acceptation sociale. Comment respecter la volonté individuelle de ceux qui souhaitent être protégés alors que le souci principal dans le cas de cette pandémie est la lutte contre sa transmission ?
    C’est bien le rôle du politique de penser l’individu au cœur de la société.

    Sur le rapport à la mort, il est intéressant que tu le lies à celui du bonheur.
    Ce sont certainement les deux sujets philosophiques les plus débattus et pourtant sans jamais être parvenu à un consensus quant à leur définition. Alors comment y parvenir dans cette période agitée ?
    L’âge et donc la distance temporelle avec la mort ne peut-être le seul ingrédient qui permette de donner une appréciation de la mort.
    Si je te rejoins sur l’impérieuse nécessité de revoir notre rapport à la mort, au bonheur, à la vie, à notre rapport au monde, je trouve que la porte d’entrée que tu proposes, comme Comte-Sponville, est dangereuse en ces temps de pandémie.

    Je termine mon monologue sur ma conviction profonde que sans politique ambitieuse, point de salut. J’espère que nous trouverons un jour prochain un moyen de remettre le politique et la démocratie au centre de nos sociétés, pour le bien commun.

  11. Je lis ton texte Hervé et certains des commentaires qui en sont faits avec une certaine tristesse car, alors que j’aurais aimé partager ces propos, ils me paraissent parfois assez irréalistes et mêmes assez injustes. Et si je pratique résolument l’imagination depuis longtemps dans ma vie, j’ai toujours ressenti le besoin qu’elle reste suffisamment proche de la réalité pour ne pas devenir inapplicable, car le propre d’une bonne politique est d’être appliquée : pour cela il faut qu’elle soit compréhensible, possible, et donc suffisamment simple.
    Alors d’où vient cette « tristesse » ? Elle me vient que je ne peux pas adhérer « en conscience » aux propositions qui sont faites, ni à plusieurs commentaires qui les accompagnent. Cela parce que je suis proche de la racine des propos mais pas de leur développement, et ce alors qu’il serait si important de converger en cet instant particulier de la crise vers des propos approuvés, compris, validés, appuyés … par le plus grand nombre, auquel en l’occurrence j’aimerais pouvoir appartenir. Je précise bien que je ne cherche nullement à « avoir raison » en quoi que ce soit. Je sais simplement aujourd’hui que quand on a l’impression de ne pas « coller » à un propos, 1) il est légitime de s’en ouvrir 2) et que toute objection a un intérêt, du moment qu’elle ne relève pas d’une raison autre. Je suis donc à l’aise avec ces deux prémisses.
    Quelles sont mes objections, ou ma « non-adhésion » ?
    Ma première objection à propos du billet porte sur le registre de la « possibilité » de l’idée de diviser un EHPAD en deux, pour faire d’un coté 1/2 EHPAD pour les gens privilégiant le contact avec leurs proches en acceptant les risques afférents, et de l’autre 1/2 EHPAD des personnes acceptant d’être confinées. Imagine-t ‘on la quasi-impossibilité de procéder ainsi ? Comment séparer les circulations ? les ascenseurs ? le personnel ? le matériel ? Comment consulter les personnes accueillies et être sûr que les enjeux ont bien été compris ? Comment associer les familles ? Comment gérer les changements d’avis à mi-course ? Comment gérer le choix des personnels souhaitant être affectés à l’un des deux ½ EHPAD et pas à l’autre ? Tout cela me semble impossible, et surtout pas en période de pandémie déclarée. D’habitude j’aime bien les projets qui comportent des difficultés mais là !… Alors bien sûr, on pourrait faire des EHPAD réservés à l’avance à telle ou telle politique… mais la question est que les différences concrètes liées à ce choix n’apparaitraient qu’une fois tous les 20 ans à l’occasion d’épidémies. On peut gager que les demandes de changements d’établissements seraient alors nombreuses et donc impossibles à satisfaire… Equation délicate !
    Cette notion de « possibilité », j’ai bien conscience qu’elle est toujours d’essence plus ou moins « technocratique ». Et bien oui… mais peut-on à la fois demander à la technocratie de calculer et garantir (plus ou moins…) les aspects les plus ordinaires de notre vie quotidienne (température de ma douche, fiabilité de ma voiture, solidité d’un pont, résistance d’un avion aux cycles de pressurisation, …) et s’en affranchir quand elle vous gêne dans la conception d’une nouvelle approche ?
    Alors je propose de remplacer l’idée de « est-ce possible ? » par celle de « est-ce jouable ? » . La simple interrogation autour du mot « jouable », a l’intérêt de poser une vraie question mais sur un mode « ludifié », moins solennel et plus ouvert que la « réflexion », forcément suspectée d’embarquer les « pisses-froids », et autres qualificatifs utilisés dans une des chroniques de ton blog, et il est vrai qu’il faut se méfier des « ca Madame, Monsieur, ça ne va pas être possible… » 😊
    Ma deuxième objection porte sur le registre de la compréhension même de la politique de confinement ayant abouti à la « fermeture » des EHPAD : tout un mouvement philosophique, dont Comte-Sponville, s’est insurgé à l’occasion de cette crise du Covid contre la sacralisation de la santé (« la santé n’est pas un but, mais un moyen »). Je pense qu’il n’est ni juste, ni correct comme le fait Comte-Sponville de suggérer comme un reproche aux citoyens d’avoir vulgairement voulu « éviter la mort » : la leur, et celle de leurs aïeux. Bien sûr ! Heureusement ! Comment faire autrement ? On aurait dû organiser en pleine crise un référendum « l’économie » ou « la santé » ? Je partage totalement l’émotion de l’opinion devant cet « empêchement affectif » et les dégâts économiques que causent les mesures effectivement brutales qui ont été prises, mais est-ce qu’on a bien réalisé que chaque jour depuis plus bientôt deux mois, ce sont 500 personnes qui meurent en France ? Je récuse moi aussi la métaphore de la « guerre », mais on peut quand même parler d’une lutte vitale contre ce virus. Certes, il est dur de ne pas avoir pu visité un proche, ni lui tenir la main si il a décédé. Mais serait-on mieux loti de penser qu’on a pu lui transmettre à lui et à ses voisins, le COVID en lui tenant ladite main ? Et comment respecter le véritable sacrifice des professions médicales en ce moment et ne pas entendre leur demande récurrente du confinement comme seule mesure simple, efficace et compréhensible ?
    Bien sûr, beaucoup d’erreurs ont été commises et beaucoup de mensonges proférés, et il ne s’agit en rien dans mon esprit d’en exonérer ni nous-mêmes, ni nos responsables. Mais le gros de l’effort décidé a été manifestement compris et appliqué par la « sagesse populaire », aussi dur que cela ait été. C’est pourquoi j’ai vu avec tristesse dans certaines des réactions à ton blog, évoquer le traitement de la crise comme une sorte « d’hystérie sociétale » ? 500 morts par jour qui sans traitement énergique auraient pu être 1000, 2000, … avec des hôpitaux et des docteurs totalement débordés ? Le chaos était et reste proche… Alors oui, les médias ont été « hystériques » mais là aussi, on ne peut pas vouloir un monde libre et en même temps des médias « raisonnables ». C’est comme si on se plaignait de l’abondance de l’offre dans les supermarchés… C’est aussi à nous d’être raisonnable et de couper le sifflet à notre propre écoute des médias.
    Ce que nous devons bien réaliser, c’est qu’on ne savait rien de ce virus il y a 4 mois : virulence, transmissibilité, gravité, mutabilité, … Tout a dû être découvert, inventé, testé… et dans de tels moments, c’est forcément la simplicité qui devient le critère vital, aussi dure soit-elle. On n’a alors tout simplement pas le temps de peser l’externalité des mesures. Elles existent et comportent de nombreux aspects tragiques mais on ne peut y réfléchir et inventer préventivement de meilleurs politiques qu’après-coup.
    Pour finir sur ce sujet de la « compréhension », même les populistes qui ont voulu traiter le problème en le relativisant ainsi ont dû faire marche arrière. Pour ma part, je suis heureux d’être français, je revendique ma part de l’imprévoyance qui s’est révélée, et « en même temps » j’accuse le néo-libéralisme ambiant de vouloir déconstruire sciemment la social-démocratie qui se révèle pourtant une nouvelle fois aujourd’hui la seule réponse capable d’assurer la solidarité nécessaire devant la crise que nous affrontons.
    Nous allons maintenant rentrer dans le temps d’un assouplissement progressif mais la lutte contre cette épidémie va rester pour longtemps encore un combat âpre et difficile. L’imagination des alternatives à ce stade vient sans doute hélas bien tard quand il n’est plus temps que de résister. Autour de moi, beaucoup de copains et copines se sont engagées pour héberger, soigner, coudre, financer, télé-ceci et télé-cela : bravo et merci à eux. Ils, elles, n’avaient pas imaginé de le faire, et pourtant ils, elles, ont porté cette réponse immédiate.
    Alors, comment conjuguer le besoin d’imaginer le futur de façon ouverte, sans l’opposer à la nécessité de traiter l’urgence de la façon la plus rapide et parfois la plus brutale ? Et comment envisager le changement nécessaire de notre société sans avoir besoin de la rabaisser en dessous de tout ? A ta, à votre disposition pour y penser.
    Et merci d’entretenir ce lieu de réflexion et de rencontre.

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