Après « Est-ce ainsi que les hommes meurent ? », de l’éthique à la politique

Il y a toujours un risque à prendre la parole sur un énervement. Les coups de gueule sonnent souvent justes mais ne sont pas toujours ajustés. Je reviens donc aujourd’hui sur mon dernier texte non pas pour me justifier mais pour continuer le débat, en me plaçant sur le registre politique.

Si j’ai bien sûr été touché par les nombreux messages qui disaient une commune indignation, un besoin de se réapproprier le moment où l’on passe de la vie à la mort, ce qui me pousse à reprendre la plume c’est le besoin de dialoguer plus avant avec mes contradicteurs dont je vous invite à (re)lire les commentaires. Je ne reviendrai pas ici sur la question du rapport à la mort mais plutôt sur ce qu’il y a d’éminemment politique, de nécessairement politique dans nos prises de décision par rapport au confinement. La politique étant pour moi la capacité de construire un monde commun, du plus local (un Ehpad par exemple) au plus global, la planète que nous habitons.

Donc, sans aborder tous les aspects des commentaires, je voudrais revenir sur trois questions :

  • Qu’est-ce qui est « jouable » dans les Ehpad ?
  • Comment « politise-t-on » les questions aujourd’hui traitées dans des relations bilatérales vieux/familles, familles/ehpads…?
  • Comment questionner le confinement sans remettre en cause la nécessaire cohésion nationale ?

1/ En préalable, j’ai éprouvé le besoin d’écouter l’entretien de Laurent Garcia avec Léa Salamé du début du mois d’avril. Laurent Garcia est ce cadre de santé d’un Ehpad de Bagnolet où Florence Aubenas avait fait un reportage en immersion au démarrage du confinement. J’avais lu la triple page du Monde mais je ne l’avais pas entendu ensuite sur France Inter. Il y dit deux choses importantes à mes yeux : les résidents ont peur du confinement mais pas du covid-19 ; il est possible de faire preuve d’imagination pour rendre supportable le confinement (laisser ouvertes les portes pour des échanges de chambre à chambre en assumant le risque que des personnes circulent dans les couloirs ; permettre des dîners en salle à manger pour deux personnes proches, à tour de rôle,…).

Jean-Pierre Reinmann s’interrogeait sur la faisabilité d’une séparation dans un même Ehpad de ceux qui voulaient rester confiner et de ceux qui voulaient accepter le risque de contracter la maladie en gardant des relations entre eux et avec des proches. Toutes ses objections sont bien sûr autant de difficultés à prendre en compte mais je crois à la capacité imaginative des soignants. Je viens de rappeler celle manifestée à l’Ehpad de Bagnolet. Il faudra aussi un jour que l’on collecte et que l’on analyse la multiplicité des bricolages ingénieux dont on a fait preuve dans les hôpitaux pour transformer en quelques jours des services entiers afin d’y créer des espaces Covid strictement séparés. Un témoin travaillant dans un hôpital disait l’autre jour qu’ils recevaient des consignes détaillées des ARS… longtemps après que des solutions de fortune aient été mises en place, solutions naturellement bien mieux adaptées que les règles technocratiques conçues sans possibilité de tenir compte des situations réelles. Le pragmatisme évidemment prime dans des situations d’urgence particulièrement quand les moyens manquent. Jean-Pierre terminait son propos par une distinction entre « possible » et « jouable ». J’aime bien cette idée mais j’en tire une conclusion différente : ma proposition (ou plutôt la piste que j’évoquais au conditionnel) n’était pas « possible » mais je pense qu’elle était « jouable ». Avec de l’imagination et de la volonté, et en sachant composer avec les règles conçues pour temps calme.

Dans tous les cas cette situation critique ne fait que confirmer ce que nous sommes nombreux à penser : le modèle des Ehpad est à revoir, comme le disait Laurence Gauthier dans son commentaire. Heureusement ce travail de refondation est déjà commencé. Même les grands groupes privés ont compris qu’il fallait – a minima – diversifier l’offre de solutions pour l’habitat des plus âgés.

2/ Arnaud Ladépêche, se référant à une expérience commune de conseil en RSE auprès d’un groupe privé gérant des Ehpads, pointait avec raison les écarts de points de vue courant entre les résidents et leur famille. Les familles étant bien souvent demandeuses d’un maximum de sécurité limitant de ce fait la liberté résiduelle de leurs parents. Nous en avions conclu au besoin de renforcer le dialogue à trois parties famille/Ehpad/résidents pour sortir des injonctions contradictoires à l’égard des Ehpad. Difficile d’organiser le dialogue sur ce sujet et dans cette situation ? Oui, évidemment ! On sait pourtant que la pluralité des points de vue est cruciale pour imaginer juste. Quelques membres des familles, quelques résidents dans une réunion pour tracer le cadre, cela pouvait sans doute s’envisager. Cela aurait-il suffi à éviter des recours devant les tribunaux en cas de transmission du virus ? Non mais, on le sait, rien n’empêchera de tels recours quoi qu’il ait été décidé. Les règles actuelles et leurs modalités d’application feront elles aussi très certainement l’objet de procès dans les prochains mois. Aurait-on accru le risque de recours en agissant comme je l’ai envisagé ? Je n’en suis pas sûr.

Ce dont je suis persuadé en revanche c’est que le dialogue entre les parties prenantes (familles, résidents et Ehpads) correspond au besoin de politisation pointé par Arnaud à la fin de son commentaire. Politiser, ce n’est pas renvoyer la décision à une instance nationale élue. Politiser c’est construire des cadres de discussion collectifs pour sortir de la seule relation contractuelle (j’ai droit à… parce que j’ai payé cher) et élaborer des solutions communes. Cette micropolitique est, on le sait bien, notre maillon faible dans une culture politique qui a tendance à négliger comme non-politique tout ce qui interfère dans la relation entre l’individu et l’Etat. Une « politique ambitieuse » ne devrait-elle pas donner plus de place à cette micro-politique ? On voit bien que dans le cadre du déconfinement l’Etat est naturellement conduit à prendre en compte les situations réelles et non l’abstraction d’une citoyenneté indifférenciée. Le virus crée des différences multiples : entre régions, entre jeunes et vieux, entre bien portants et « porteurs de comorbidités »… Et là « le local » redevient strictement indispensable pour inventer des réponses adaptées. Ici et pas là. Maintenant et peut-être pas demain. Certains Maires ne peuvent s’empêcher d’y voir une défausse de l’Etat, même quand ils sont heureux de trouver une reconnaissance tardive. Allons au-delà de cette sensibilité exacerbée des épidermes ! Déployons les potentialités de ce moment où le local démontre son indispensable capacité d’initiative. Les démarches se multiplient en ce sens et c’est une chance pour la suite. J’avais parlé de conseils locaux de la résilience, Jean-François Caron et maintenant le collectif emmené par Démocratie Ouverte prônent la mise en place de Fabriques de la Transition. Autour de Bruno Latour se déploie un usage de son questionnaire sur les activités à développer, à abandonner avec le déconfinement. En lien avec Didier Livio, je mets en place des communautés locales Consommateurs & Citoyens. Avançons dans cette direction de manière … ambitieuse. La politique se raccrochera au réel et attirera à nouveau les énergies positives. Et bien sûr, dans le même temps, relançons une politique de services publiques qui cesse de rogner, année après année les budgets. On voit aujourd’hui à quel point ces approches comptables étaient à courte vue. Je reviendrai sur la question de l’endettement et de la manière d’y faire face dans un autre papier.

3/ Chacun reconnait que le confinement a été décidé en absence d’alternative convaincante et que cette absence d’alternative est une conséquence (une caractéristique même) de notre système « néo-libéral », qui n’a en fait rien de libéral puisque qu’il limite nos capacités de choix. Le TINA de Margaret Thatcher prend tout son sens : there is no alternative, nous n’avons pas d’alternative. Le système fonctionne à flux tendus, avec une maximisation et une accélération des retours sur investissement. Il n’y a toujours qu’une seule solution pour atteindre l’optimum quand celui-ci n’a qu’un seul critère du jugement : le gain financier. L’unicité du point de vue, c’est l’absence de la politique. Sur ce point nous sommes, je crois largement d’accord.

Si donc nous avons été conduits au confinement par l’absence d’alternative immédiate, doit-on en conclure que le confinement est nécessairement la meilleure des politiques et ne doit plus être discuté ? Mais si la question du confinement sort du débat politique, ne reste-t-on pas paradoxalement dans le TINA post-politique qui s’est imposé depuis l’ère Thatcher ? Je persiste à penser que notre approche du confinement et de la santé s’enferme dans une approche comptable de la vie. S’intéresser au nombre de morts est un point de vue à prendre en compte mais, si on veut sortir du TINA, il est plus que souhaitable de développer d’autres points de vue. Il faut politiser la question par une pluralité de regards sans les « anathémiser » a priori. Non, Comte-Sponville en refusant la sacralisation de la vie ne stigmatise pas le choix des personnes de vouloir rester en vie et de se protéger en conséquence. Il dit simplement que ce n’est pas le seul paramètre à prendre en compte quand on conçoit une politique. La « sacralisation » c’est bien le refus de la politique. Ce qui est « sacré » est mis à part, devient indiscutable. Il refuse cette mise à part. Non pas pour remettre en cause la nécessité de protéger la vie mais bien de questionner la manière dont on respecte la vie. Lui s’intéresse particulièrement à la possible rupture d’équité entre jeunes et vieux. Dire cela ne veut pas dire qu’on doit sacrifier les vieux. Ça veut dire simplement que la vie à protéger n’est pas seulement celle des vieux. Mais il y a encore d’autres points de vue à prendre en compte qui relativisent cette fois la possible tension jeunes/vieux en les prenant, jeunes et vieux, comme une même population et en mettant cette population occidentale en rapport avec les non-occidentaux. C’est notamment le point de vue défendu par le philosophe François Vallaeys qu’on a moins entendu mais qui doit aussi être pris en compte. Notre confinement conduit, pour lui, à fragiliser gravement la vie dans les pays du Sud : « Non, vraiment, personne ne peut se confiner dans son confinement en pensant agir pour le bien de tous, et fermer la porte à un monde « inséparé » par nature, ou la sécurité des uns fait l’insécurité des autres ».

Nous allons de plus en plus être confrontés à des questions mondiales. Les pandémies sont bien sûr des questions mondiales mais on sait que la crise climatique, que l’effondrement du Vivant que l’habitabilité de la planète sont également des défis mondiaux. Nous sommes devenus des Terriens mais ne savons pas faire de politique à cette échelle et l’on voit bien que l’international n’est pas le mondial, de même que l’intergouvernemental en Europe n’est pas l’Européen. La seule organisation, à ma connaissance, à s’être volontairement désignée comme mondiale c’est le Forum social mondial. Les différents « conseils mondiaux » ne sont que des instances thématiques (bienvenues !) sur l’eau ou l’énergie. On peut aussi évoquer le Patrimoine mondial de l’Unesco.  Nous sommes toujours plus nombreux, au-delà des seuls altermondialistes, à imaginer que la mondialité est déjà en marche au travers des interconnexions en réseaux des sociétés humaines. Les Convivialistes, à leur échelle, tissent de tels réseaux dans le monde intellectuel.  Le second Manifeste a été signé par des auteurs de plus de 60 pays. On voit émerger de tels réseaux dans tous les domaines (la santé, l’urbanisme,…).

Comme la politique continue à avoir besoin de cadres nationaux, nous devons bien sûr agir au niveau national. Le débat politique sur le confinement doit être porté au niveau national mais un niveau national « non-sacralisé », relié et non à part, pensé comme une articulation entre le local et le mondial. Tout sauf un sanctuaire ou une forteresse. La cohésion nationale nécessaire pour lutter efficacement contre la pandémie ne peut prendre tout son sens qu’en tenant compte du plus local (ce qu’on commence à faire) et du plus mondial (ce qu’on néglige beaucoup trop). Il va nous falloir inventer des dispositifs politiques démocratiques donnant une place au point de vue mondial. Nous avons su inventer un contrôle de constitutionnalité qui encadre l’action politique des Parlements (et donc indirectement des gouvernements. Il est temps d’inventer un « contrôle de mondialité » ! Le recours à un juge est sans doute un horizon lointain, mais ne devrait-on pas donner la possibilité à des acteurs sociaux organisés en réseaux, défendant les enjeux mondiaux, de demander « simplement » une deuxième lecture de textes qui seraient suspectés, de manière argumentée, d’être contraires aux enjeux mondiaux ? Pas de censure supranationale. Un simple droit d’alerte. Une obligation de reprendre le débat avec des éléments nouveaux ou mal pris en compte, sous le regard de l’opinion. Les Parlements resteraient souverains mais il ne serait plus possible de négliger « le reste du monde » par simple inadvertance, par triste réflexe nationaliste. Tout est à construire une fois qu’on a posé ce principe : qui peut demander cette deuxième lecture, sur la base de quels principes, comment éviter une paralysie des Parlements par un abus de ce droit,… Je serais heureux de savoir ce qui a déjà été imaginé sur ce sujet. Juristes, ONG, philosophes du droit, si vous lisez ce texte, n’hésitez pas à me contacter ! Appliqué au confinement, le « contrôle de mondialité » aurait pu amener un débat de qualité sur les limites à donner au confinement ou a minima sur les compensations à imaginer pour « le reste du monde » affecté gravement par notre propre protection.

Le confinement a montré l’utilité d’un Etat faisant autorité, le déconfinement montre son insuffisance. Ce n’est pas à déplorer : le retour au Vivant est d’un tout autre ordre de réalité que la mise à l’abri de toute une population. Nous comprenons que la politique est en train de changer de nature : elle n’est plus seulement le gouvernement des hommes, elle est la composition d’un monde habitable. Et dans ce monde à composer, il y a des virus, des cyclones, des inondations, des désertifications qui ne sont plus des coups du sort inattendus mais, qu’on le veuille ou non, des réalités humaines de plus en plus ordinaires. La politique, dans un monde où le Vivant n’est plus extérieur au monde des hommes, est infiniment plus complexe. Nous devons plus que jamais débattre, qui que nous soyons, quelque responsabilité que nous ayons, pour définir ce que peut être cette politique de la résilience.

En concluant ce papier, je me doute bien que mes contradicteurs ne seront sans doute pas convaincus par une argumentation et des propositions qui s’éloignent du sujet initial (notre rapport à la mort) et ne gagnent ni en concret, ni en réalisme. Est-ce céder à l’idéalisme facile que d’explorer notre rapport à la politique ? Sur un blog, je ne peux guère aller au-delà que d’ouvrir des pistes de réflexion. Mais je suis toujours disponible pour tenter de préciser les choses ! Je serais heureux par exemple qu’à trois ou quatre, nous reprenions cette esquisse d’un « contrôle de mondialité ». J’ai quelques pistes en tête et un ou deux amis juristes prêts à s’y atteler…

 

 

 

Une réflexion sur « Après « Est-ce ainsi que les hommes meurent ? », de l’éthique à la politique »

  1. Incroyable (ou au contraire symptomatique) ?! J’ai oublié l’OMS dans la mention des organismes définis comme mondiaux !! Je m’en rends compte à l’instant. Il y en a sans doute d’autres, mais oublier celui-ci maintenant… !

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