Implosion démocratique ou émergence d’une démocratie sociétale

L’Italie est ingouvernable, mais aussi les Etats-Unis. Face à la crise, le vote ne permet plus de choisir les gouvernants. Plus grave encore les Etats sont démunis sur des sujets vitaux : énergie, emploi, école… remettons « l’ouvrage démocratique » sur le métier ! vive la démocratie sociétale !

Haider en Autriche et tous ceux qui lui ont succédé depuis aux Pays-Bas, en Hongrie et ailleurs ont toujours fait craindre un retour vers les populismes de l’entre-deux-guerres. La percée de Beppe Grillo en Italie dit tout autre chose : la perte de sens de l’outil démocratique qu’est le vote. Face à une situation insupportable, une crise organisée par les dirigeants eux-mêmes, la boussole démocratique s’affole et le suffrage universel dit en même temps des choses contradictoires : victoire de la gauche, retour de Berlusconi, montée d’un parti anti-système,…  L’aiguille s’affole et n’indique plus le nord d’une politique à suivre pour la durée d’une mandature. Le vote ne « marche » plus. La machine est grippée. Et il est probable que les messages indéchiffrables vont se multiplier dans les prochaines années puisqu’aux yeux des citoyens plus aucune politique « réaliste », de gauche ou de droite, ne leur donne d’espoir d’une vie maîtrisée.

Le vote devient un instrument erratique, est-ce pour autant la fin de la démocratie ? Mais au fait, la démocratie, c’est quoi ? à force de « vivre en démocratie », on finit par la réduire à deux choses : la désignation des dirigeants politiques et un régime protecteur des droits de l’homme.  Ou alors, on annone la formule du « gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple… sans trop savoir ce que ça signifie. Une autre définition est possible, elle donne des clés pour donner un nouveau souffle au projet démocratique : la démocratie c’est une organisation de la société qui permet aux personnes qui la composent de maîtriser leur vie et leur avenir commun en développant leur pouvoir d’agir individuellement et collectivement.

Si on regarde la situation selon  cette définition, on voit des dynamiques très différentes que si l’on se focalise sur ce qui ressemble bien à l’agonie de la démocratie représentative. Au milieu des ruines, poussent des herbes folles que nos botanistes démocratiques patentés peinent à ranger dans la catégorie « démocratie ». On se rappelle des sarcasmes concernant la « démocratie participative, vantée mais peu pratiquée par Ségolène Royal. Aujourd’hui les pratiques sociales qui développent le pouvoir d’agir des personnes se multiplient : monnaies complémentaires, habitat partagé, circuits courts, consommation collaborative, toutes ses formes d’organisation redonnent de la maîtrise aux gens sur leur vie, les obligent à prendre des décisions collectives négociées, amènent à comprendre des gens différents (les discussions au sein des AMAP sont un bon exercice de la démocratie par la négociation des points de vue entre agriculteurs et consommateurs)… C’est marginal ? ça ne traite pas les problèmes essentiels de la vie collective ? entièrement d’accord ! Mais reconnaissons qu’il y a là une énergie positive, une perspective neuve… qu’on peine à trouver du côté de la démocratie institutionnelle. Le non cumul des mandats qui serait sans doute un moyen de redynamiser le système est repoussé aux calendes grecques.

Aujourd’hui, où vaut-il mieux investir ? dans une refonte improbable du système représentatif ou dans un renforcement significatif des jeunes pousses de ce que nous pourrions appeler la « démocratie sociétale » ?  Il faut ici aller un cran plus loin dans l’analyse. Nous avons dit que le vote ne fonctionnait plus pour la sélection des dirigeants. Mais ce n’est que le révélateur d’une crise plus profonde : la perte d’efficacité des Etats. Les électeurs ne savent plus pour qui voter parce que les dirigeants, de quelque bord qu’ils soient ne parviennent plus à mener des politiques efficaces au niveau national. Prenons trois enjeux majeurs pour construire l’avenir : la transition écologique, l’emploi et l’éducation. Quel gouvernement a su prendre une mesure réellement efficace depuis 20 ans sur ces sujets capitaux ? Aucun. Non parce qu’ils sont mauvais mais bien parce que l’échelon national est impuissant. Le seul moment où il s’est passé quelque chose en France sur la question de la transition énergétique, c’est le « Grenelle  de l’environnement », justement un événement où c’était l’ensemble des acteurs sociaux qui tentaient de construire des compromis. Dès que l’Etat a repris la main, la déception a été générale.

Réussir la transition écologique passe par la mobilisation des collectivités locales, des entreprises et des citoyens autour d’enjeux  locaux avec  la mise en place de solutions concrètes qui facilitent les changements de comportements. Cette transition, est déjà en cours, silencieusement. Elle manque encore de dispositifs qui l’outilleraient efficacement mais chacun travaille aujourd’hui à la « massification » des initiatives prises. Nous (Synergence) y participons avec Energy cities.

Réussir la lutte pour l’emploi se fera en lien avec la transition écologique qui amène à répondre aux besoins économiques par des solutions plus riches en emploi (ressource disponible) et plus économes en ressources rares (les matières premières, les ressources naturelles). Cette révolution de l’économie quaternaire selon l’expression de l’économiste Michèle Debonneuil suppose une inventivité qui passe par des processus d’innovation « démocratiques » dans lesquels les consommateurs, les utilisateurs ont leur place (design for all). Le temps de la transformation étant long, il doit être accompagné par une gestion des transitions au sein des bassins d’emploi.

Nous n’insisterons pas ici sur l’incapacité de l’Etat à réformer l’Education nationale ! Non que Vincent Peillon soit un mauvais ministre ou qu’il propose de mauvaises réformes. Simplement la question éducative ne peut plus se décréter d’en haut. Ivan Illich était sans doute trop en avance dans ses intuitions mais ce qui semblait utopique dans les années 70 devient une voie réaliste aujourd’hui. L’école ne peut plus être une question politique nationale unifiée, elle devient toujours davantage une question d’organisation de communautés éducatives locales.

Nous avons ici pris trois exemples d’enjeux  majeurs qui supposent une démocratie sociétale construisant des solutions locales en impliquant les citoyens eux-mêmes. Mais quid de questions qui doivent encore être tranchées au plan national ? Je pense que le temps est venu de réactiver une piste que j’avais évoquée il y a déjà 10 ans dans le plus grand scepticisme : désigner les députés par tirage au sort ! (je vais rééditer sur ce blog le texte que j’avais rédigé) Depuis lors les expériences se sont multipliées en France et surtout à l’étranger de groupes de citoyens tirés au sort pour débattre de sujets complexes. Ces jurys citoyens, ces conférences de consensus prouvent que les citoyens lorsqu’ils délibèrent collectivement n’ont pas les comportements erratiques que  les votes laissent présager.

Nous avons sacralisé UNE forme de la démocratie, celle de l’élection des représentants, il est plus que temps de sortir de cette idolâtrie et de remettre sur le métier « l’ouvrage démocratique » qui ne peut que se figer dans une forme datée au risque de se désagréger. Entre la forme démocratique inventée par les Grecs et celle réinventée par les Lumières, il s’est passé quelques siècles de despotismes de tous ordres ! Tentons d’éviter ce type de « parenthèse » !  Je suis persuadé que le pas à faire est aussi important qu’entre les deux premières formes démocratiques. Mettons-nous au travail. La démocratie sociétale est un chantier stimulant.

Quand la politique s’invente … ailleurs

un texte 100 % optimiste pour vous souhaiter une bonne année autrement qu’avec des vœux… pieux ! Oui la politique se réinvente et les initiatives sont nombreuses. Voici une petite moisson… au milieu de l’hiver. N’hésitez-pas à réagir et à partager vos propres repérages.

Quand la politique « officielle » ne regarde plus l’avenir, s’inventent alors d’autres lieux où « de la politique » s’élabore, avec d’autres acteurs, selon d’autres méthodes. Qu’on en juge au travers des trois exemples ci-dessous. Ils ont en commun de venir de trois univers d’où on n’attend pas de telles initiatives.

– l’Institut Montaigne, think tank libéral proche du patronat, invite un panel de citoyens à imaginer la politique de santé de l’avenir dans le cadre d’une conférence de citoyens,

un groupe d’ingénierie, Fives, utilise la même méthode (la conférence de citoyens) pour concevoir l’usine du futur en lien avec Mines ParisTech,

une enseigne de la restauration rapide mondialement connue, McDonald’s France s’allie au quotidien de référence, Le Monde, et à deux grandes écoles, Sciences Po et (encore) Mines ParisTech pour lancer un espace de débat entre recherche et société sur les enjeux du développement durable.

Pendant la même période– c’était à la fin de l’année dernière – la droite se divisait devant les caméras pour savoir qui devait être son chef, la gauche s’enferrait dans la querelle sur un aéroport d’un autre temps …

Qu’on se comprenne bien, je n’invite pas ici à remplacer les politiques par les entreprises ou les think tanks, je ne pense pas non plus que les conférences de citoyens soient, en tant que telles, un moyen de gouvernement. En revanche, comme le disait Armand Hatchuel dans l’article qu’il consacrait à la conférence de citoyens sur l’usine du futur, celle-ci, sans se substituer aux experts, « aide à poser un « brief », une sorte de cahier des charges qui soit le plus proche des idéaux qui nous sont communs ». Il ajoutait : « Une usine ainsi conçue serait sans doute le meilleur moyen de créer une nouvelle culture industrielle ». Les citoyens réunis pour cette démarche ont ainsi exprimé trois attentes fortes : l’usine doit être écologique, s’ancrer dans la vie du territoire et installer un rapport de confiance avec les élus. Une autre manière de dire les enjeux de développement durable (environnement, social et gouvernance).

C’est ce « brief » que doivent entendre les politiques alors qu’ils en restent aux exigences supposées de l’opinion, telles que les rapportent les sondages et les micros-trottoirs qui ont envahi l’information. On sait pourtant que cette opinion est superficielle et versatile, largement dominée par l’émotion du moment. Les lecteurs de ce blog savent que j’anime souvent des rencontres avec des citoyens, sous tous les formats possibles. Quand les gens entrent dans la complexité des choses, ils tiennent des propos qui n’ont plus rien à voir avec les poncifs ou les humeurs que l’on tient par commodité politique et journalistique pour « l’opinion publique ».

Quand donc les politiques vont-ils se saisir de cette parole citoyenne si différente de l’opinion ? On attendrait ainsi du Ministre du Redressement productif qu’il se saisisse du « cahier des charges » évoqué plus haut à propos de l’usine du futur pour inventer l’industrie de demain plutôt que de se battre (même avec panache) pour maintenir des activités d’hier. On sait qu’il y travaille aussi, mais de manière moins médiatique que face aux Fralib ou aux sidérurgistes de Florange. Il serait pourtant très utile qu’il parvienne à inverser le rapport de publicisation (au double sens de médiatisation et de mise au débat public) entre ce qui n’est que le maintien du passé et ce qui est l’invention du futur. Ceci vaut naturellement pour tous les sujets de l’action publique.

Encore deux expériences découvertes ces derniers jours, et qui vont dans le bon sens :

– le conseil général du Nord organise la deuxième édition de ses ateliers citoyens pour concevoir sa politique de mobilité en y impliquant les citoyens. Il l’a fait déjà une première fois sur la question éducative avec plusieurs milliers de participants >> de telles initiatives se multiplient mais celle-ci est à une échelle intéressante et directement autour d’une politique publique majeure.

le projet Parlement & Citoyens pour donner aux citoyens une connexion directe avec des parlementaires afin d’élaborer des projets de loi ensemble >> il y a tout ce que j’aime dans ce projet : une idée forte – la possibilité des citoyens de participer à l’élaboration de la loi – , l’organisation d’une communauté en jouant à la fois sur le virtuel et sur la rencontre, un bon niveau de professionnalisme – c’est clair et bien construit – , ça ne se prend pas au sérieux (voir par exemple l’appel aux dons auprès des héritiers qui auraient de l’argent au-delà du nécessaire ou même du superflu !). Bref je m’inscris et vous invite à faire de même !

 

Concluons : Il devient urgent que les responsables politiques de note pays intègrent cette maturité politique nouvelle de la société dans toutes ses composantes. Sans méfiance a priori à l’égard des nouveaux venus, au contraire ! Je trouve pour ma part réjouissant que McDonald’s France ouvre un espace de débat nouveau sur le développement durable à la fois sans tabou et constructif, que le groupe Fives prenne le temps de comprendre ce que les citoyens attendent de l’industrie. Travaillant dans le cadre de Synergence avec de grands groupes internationaux, dont McDonald’s, je suis frappé de voir comment certains sont désormais capables de dépasser les « figures imposées » de la RSE pour se lancer dans des « figures libres » (pour reprendre la distinction éclairante de Franck Aggeri, lui aussi de Mines ParisTech !) qui supposent toujours une « entrée en politique » au sens où les préoccupations économiques croisent des enjeux de société.

OUI, la politique sort de ses frontières, les nouveaux venus sont imaginatifs, des citoyens créent des communautés toujours plus actives, des entreprises s’emparent de sujets politiques. Un peu d’espoir pour ce début d’année que tous les médias nous prédisent sombre. Peut-être parce qu’ils ne voient pas que ce qui éclaire l’avenir a changé : il n’y a plus de grand phare pour baliser la nuit, mais des milliers de leds à faible intensité (ou des nuées de lucioles pour les plus poètes et les plus japonisants) !

 

 

Education : sortir de l’impasse

 

Un débat sur l’éducation entre Marcel Gauchet et Philippe Meirieu qui sort de la querelle habituelle entre pédagogues et républicains, publié dans Le Monde il y a quelques semaines.  Sur l’autorité, sur la nécessaire réinstitutionnalisation de l’école, Meirieu rejoint Gauchet, très loin du pédagogisme dont il est si souvent taxé : « Si les lycées napoléoniens ont si bien fonctionné, c’est qu’à mi-chemin entre la caserne et le couvent, ils alliaient l’ordre et la méditation. Réinstitutionnaliser l’école, c’est y aménager des situations susceptibles de susciter les postures mentales du travail intellectuel ».

Mais l’intérêt est pour moi ailleurs, dans deux phrases dont il est urgent de construire les développements :

Marcel Gauchet : L’école est à réinventer, mais elle ne pourra pas le faire seule dans son coin. Ce n’est pas un domaine de spécialité comme un autre qu’il suffirait de confier aux experts pour qu’ils trouvent les solutions. C’est une affaire qui concerne au plus haut point la vie publique, qui engage l’avenir de nos sociétés et ne peut être traitée que comme une responsabilité collective qui nous concerne tous, et pas seulement les parents d’élèves.

Philippe Meirieu : Je suis entièrement d’accord avec Marcel Gauchet sur l’importance d’une mobilisation politique sur la question de l’éducation, qui dépasse d’ailleurs celle de l’école. Les programmes éducatifs des deux principaux partis politiques français ne proposent rien de plus que de nouvelles réformes scolaires : il n’y est nullement question de la famille, du rôle des médias, de la présence des adultes dans la ville, des relations transgénérationnelles…

C’est bien de cela dont il est question, du rapport de la société (dans toutes ses composantes) avec l’éducation, bien au-delà des réformes purement institutionnelles de l’école. Nous avions eu un début de débat sur cette question, d’abord aux Ateliers de la Citoyenneté et récemment à la rencontre organisée avec SoL en mai dernier. Nous devrons le reprendre, peut-être dans le cadre du groupe de travail que nous inaugurons avec Philippe Bernoux sur la question de l’empowerment. Nous réfléchissons aussi avec Etienne Collignon, le président de SoL à un voyage d’étude sur ce sujet à Mondragon au Pays Basque. J’en reparlerai.

Mais pour avancer, il faut sortir du paradoxe dans lequel nos auteurs enferment leur lecteur : l’indispensable vitalité sociale que suppose la possibilité de découvrir dans l’éducation cette jouissance[1], ce plaisir[2] et ce bonheur[3] dont ils parlent à juste titre ne peut tout simplement pas émerger si leur analyse de la société actuelle est entièrement juste. Ils font en effet un diagnostic qui ne laisse pas beaucoup d’espoir dans les capacités des hommes d’aujourd’hui à s’impliquer dans les enjeux éducatifs : « Le savoir et la culture […] sont réduits à un rôle utilitaire (ou distractif). L’idée d’humanité s’est dissociée de l’idée de culture. Nous n’avons pas besoin d’elle pour exister. Nous sommes submergés par une vague de privatisation qui nous enjoint de vivre pour nous-mêmes et, surtout, de ne pas perdre notre temps à chercher à comprendre ce qui nous environne » dit Gauchet. Philippe Meirieu parle quant à lui du « caprice mondialisé » qui sape toute forme d’autorité dans une société où « la pulsion d’achat devient la matrice du comportement humain ».

On arrive ainsi à une impasse : les politiques ne peuvent pas agir seuls pour mener les transformations nécessaires de l’éducation, la société doit y être associée ; nos sociétés contemporaines ont enfermé l’homme dans une logique consumériste qui le détourne des enjeux éducatifs. Ni les politiques, ni la société n’ont de capacité à agir

Que doit-on faire ? Changer la société pour qu’elle soit en mesure de changer l’éducation que les politiques ne peuvent pas réformer seuls ? Ou plus simplement faire émerger toutes les ressources qui sont DEJA là, dans nos sociétés, mais qu’on ne voit pas parce qu’on se focalise sur la marchandisation du monde, soit pour y succomber soit pour la dénoncer.

Il faut aujourd’hui repenser dans le même mouvement la manière de concevoir l’action publique et la manière d’envisager la nature humaine. C’est ce à quoi je me suis attelé cet été avec l’écriture de mon livre dont j’espère la publication en début d’année prochaine au plus tard.

 


[1] PM : Des élèves qui ne se doutent pas le moins de monde qu’apprendre peut être occasion de jouissance.

[2] PM : Nous devons ensuite, contre le savoir immédiat et utilitaire, contre toutes les dérives de la « pédagogie bancaire », reconquérir le plaisir de l’accès à l’œuvre.

[3] MG :  La fonction de l’école, c’est tout simplement d’apprendre à penser, d’introduire à ce bonheur qu’est la maîtrise par l’esprit des choses que l’on fait, quelles qu’elles soient.

 

Ecole et société civile : les écoles fenêtre des Pays-Bas

La question de l’éducation concluait mon précédent article, une éducation au « pouvoir de faire ». Cette question de l’éducation est depuis les origines des Ateliers de la Citoyenneté au cœur de ma réflexion. Guy Emerard, l’ancien directeur de la formation professionnelle du Conseil Régional, y est pour beaucoup. C’est lui qui nous a mis sur la voie de l’apprentissage mutuel, c’est lui qui a transposé l’idée canadienne de Cité éducatrice. Lors de la rencontre sur la gouvernance à SoL le 16 mai dernier, notre groupe a travaillé sur « éducation et société civile » et c’était très stimulant. Il y aura bientôt une synthèse accessible. On peut lire avec profit dans la veine de ce qu’écrivait Illich, la présentation du concept d’ « école de la société civile » dans le livre de Michel Laloux « La démocratie évolutive ».

Plus prosaïquement, mais déjà avec plusieurs ingrédients qui changent la nature de l’école, voici la pratique néerlandaise des « Écoles fenêtres ». C’est en naviguant sur le site de Territoires, la revue de l’ADELS, que je suis tombé sur ce texte de Jean-Yves Boulin (que je connaissais pour ses travaux sur le « temps des villes »). En voici pour moi le point-clé, l’inter-action entre éducation et vie sociale : « En rassemblant sous le même toit et en tissant des partenariats entre organisations dédiées à l’éducation, à la culture et aux soins, destinées non seulement aux enfants mais aussi aux parents et habitants du quartier, les vensterscholen initient une démarche d’intégration puissante entre éducation et vie sociale ».

Nous réfléchissons au lancement d’un groupe de travail sur la manière dont la société civile pourrait « investir » l’école dans la suite de ce que nous avons amorcé le 16 mai avec SoL. A suivre donc.

 

Retour du Mexique

Je suis allé au Mexique un peu plus de trois semaines cet été en famille. Des amis mexicains nous ont fait découvrir leur pays, du désert du Nord jusqu’à Puebla en passant par Mexico. Nous avons poursuivi seuls au Yucatan, entre sites mayas et mer des Caraïbes.

Le but ici n’est pas de faire état de mes vacances mais plutôt de donner un écho aux conversations que nous avons eues avec nos amis sur leur pays et la politique. J’ai été frappé de la similitude entre leur désarroi face à la politique et celui qu’exprimaient souvent les personnes qui rejoignaient les Ateliers de la Citoyenneté. Un sentiment d’impuissance face à une politique qui semble échapper complètement aux citoyens avec des élections qui ne laissent espérer aucun changement véritable. Bien sûr la situation est encore plus critique au Mexique avec la corruption et la violence qui gangrènent tout. Même si Carlos est universitaire, régulièrement en Europe pour des colloques, il reconnait ne pas avoir connaissance des multiples initiatives, notamment latino-américaines, qui tentent de redonner du sens à la politique, que ce soient les budgets participatifs brésiliens ou l’expérience de Villa El Salvador au Pérou. La société civile est comme paralysée et ne semble même pas regarder ce qui se fait ailleurs et ce qui pourrait être entrepris dans le pays. Et pourtant je me dis que le Mexique est sans doute sur un point plus propice aux démarches « persopolitiques » auxquelles j’aspire que la France ! En effet nous avons été frappés de la persistance des liens familiaux, des rapports sociaux amicaux, de l’entraide spontanée. N’y a-t-il pas là un terreau sur lequel pourraient se développer des initiatives collectives ancrées dans les solidarités de voisinage ?  Je me mets à rêver d’un court-circuitage du système politique traditionnel impossible à transformer. Il y aurait tant à faire ! Mais hélas, au-delà des quelques signes encourageants que je vois, force est de reconnaître que le modèle américain est bien installé : déplacements uniquement par la route (plus un seul train de voyageur !), villes étalées à l’infini et pas seulement à Mexico, boissons sucrées à tous les repas, musique abrutissante sur les trottoirs des rues commerçantes, enfermement dans des gated communities des plus favorisés qui abandonnent les centre villes …  A quand une société civile qui se mobilise ? Et nous Européens, n’aurions-nous pas à initier des coopérations sur ce registre ? Ami Carlos, et si nous amorcions, modestement, cet échange transatlantique ?

Mobilisation : Sarkozy s’est trompé d’époque

Christophe Salmon revient une fois de plus dans Le Monde du 4 avril sur la mobilisation de l’opinion que nécessiterait l’action politique réformatrice néolibérale : « Les nouvelles techniques de pouvoir ont un caractère mobilisateur et requièrent le maintien d’un état d’alarme permanent, c’est-à-dire un usage stratégique des mécanismes de captation de l’attention utilisés par le roman et le cinéma : le découpage de l’action en séquences, les effets de surprise, le suspense, afin de mettre en place de véritables « engrenages » narratifs ». On pourrait dire qu’il rabâche, qu’il fait du storytelling une nouveauté qui n’en est pas une, mais ce n’est pas l’essentiel. En fait cette analyse donne à croire que le Président mobilise réellement l’opinion et que c’est en cela que la politique se vide de son contenu. Sur ces deux points, je diverge totalement du point de vue de Salmon. Pour moi, le président ne mobilise pas l’opinion mais la divertit (au double sens de divertissement et de diversion). S’il la mobilisait réellement, on aurait enfin une autre approche de la politique. Avant de voir ce que peut vouloir dire « mobiliser l’opinion » dans le sens « persopolitique » que je promeus, restons un instant sur l’analyse du sarkozysme. Camille Laurens dans Libération du 12 avril le dépeint comme une phobocratie, un gouvernement par la peur de l’autre. « La peur divise pour mieux régner. Elle sépare la société en unités hostiles qui se soupçonnent du pire et s’accusent de tous les maux […]. Sarkozy, quand il parle aux Français, ne s’adresse pas à des citoyens mais à des individus [dont il dit] comprendre les peurs ».  On voit qu’il n’y a là aucune mobilisation de l’opinion. On ne cherche pas à l’entraîner dans l’action (ou même dans le soutien de l’action), on lui dit : « Je m’occupe personnellement de traiter les causes de vos peurs légitimes ». Le volontarisme présidentiel exclue toute autre action que la sienne puisqu’il nous répète à l’envi que, s’il ne s’occupe pas personnellement de tout, rien ne se fait.

Dans l’optique « persopolitique », l’approche de l’action publique est diamétralement opposée. Elle suppose : que le politique ne peut agir seul de manière efficace sur la plupart des sujets dits « de société » ; que la société est en capacité d’agir en lien avec le politique pour résoudre les dysfonctionnements constatés ; que le politique a de plus en plus comme pouvoir principal de « mettre à l’agenda » les questions à traiter et d’animer la recherche collective des meilleures solutions en favorisant ensuite la diffusion des meilleures pratiques. De la lutte contre la violence à l’école à la recherche de nouvelles modalités de retraite (voir l’article sur les retraites que je viens de rééditer), c’est par le renforcement de la confiance dans la possibilité d’agir personnellement et collectivement qu’il faut miser… pas par le remuement des craintes et des ressentiments qui paralysent.

Sarkozy décidément n’est pas moderne, il ne voit pas le potentiel d’innovation des personnes lorsqu’elles se relient pour agir. Il en reste à la vision napoléonienne de l’omnipotence du chef et de l’atomisation de la société en individus apeurés.