Pourquoi avoir écrit ce qui précède (voir post Un avenir qu’on ne veut pas voir 1/2) ? Je n’ai pas l’âme d’un prophète de malheur et je ne cherche pas à faire peur. J’essaye de repérer comment on peut encore faire face. Le problème tient au fait que nous vivons dans trois réalités simultanément et ces trois réalités ne coïncident plus du tout, ce qui nous place dans une incertitude fondamentale sur la manière d’agir. Expliquons-nous en reprenant les notions proposées par Bruno Latour dans « Où atterrir ? » : le « hors-sol », le « moderne » et le « terrestre ».
La vie internationale est aujourd’hui « hors-sol », avec des dirigeants impériaux qui se moquent des limites planétaires, des contingences démocratiques ou du vécu des humains et des non-humains. Rien de cela ne compte pour eux. Seule leur idéologie existe vraiment et guide leur action. Tout ce qui leur résiste (y compris dernièrement un Pape) ne mérite pas d’exister et doit céder ou disparaître. Avec les Gardiens de la Révolution (au nom tellement bien choisi), Trump, gardien de la « grandeur de l’Amérique » a trouvé hélas des alter egos aussi incapables de composer. Ces prédateurs – parmi lesquels on doit aussi inclure Poutine, Xi ou même Modi – défont non seulement toute perspective de régulation mondiale mais dévitalisent dans le même temps les Etats-Nations, ces acteurs de la modernité.
La réalité « moderne » est encore celle qui domine nos imaginaires politiques mais elle se dissout quand les capacités d’action des Etats sont minées par la financiarisation des économies, l’intrusion des réseaux sociaux dans la vie collective… Même lorsqu’ils parviennent encore à « appréhender la réalité » , comme par exemple le Premier Ministre Sébastien Lecornu avec son plan d’électrification, les mesures annoncées, même solennisées sur le perron de Matignon, restent très en-deçà de ce qui est nécessaire (d’un facteur 10 disait Jancovici à propos du nombre de voitures électrique en leasing social). Les « modernes » misaient sur la mondialisation des échanges et la croissance pour assurer la progression du niveau de vie et maintenir le pacte d’une société tenue par la consommation. Quand ces leviers d’action se dérobent, reste le repli sur un « chez nous » sécurisé face « aux autres » une vision de la réalité de plus en plus restreinte et obsidionale, presque aussi fantasmée – pour d’autres raisons – que la réalité des « hors-sols ». On aboutit ainsi à des oxymores comme « démocratie illibérale » qui finissent par ruiner toute possibilité de confiance des citoyens à l’égard des décideurs politiques.
Quand les deux ordres de réalités qui s’imposent et s’opposent dans l’espace public (hors-sol et moderne) sont à ce point hors de contrôle et hors sujet, il semblerait utile de prendre un peu plus en considération la proposition que faisait Bruno Latour de nous considérer comme « terrestres ». La réalité « terrestre » ne s’enferme pas dans le local mais ne succombe pas non plus à la croyance dans le global comme horizon du progrès. Regarder le monde comme « terrestre » oblige à regarder nos dépendances, nos attachements, les limites auxquelles nous sommes confrontés et de rechercher les ressources locales dont nous disposons et les interdépendances que nous devons assumer. Cette réalité n’est perçue que lorsqu’on s’intéresse aux initiatives locales et elle reste très largement ignorée par les instances nationales, politiques ou médiatiques. Même ceux qui pourraient se revendiquer comme « terrestres » ont peur d’être jugés comme idéalistes alors qu’ils sont sans doute ceux qui s’intéressent à la réalité aujourd’hui la plus tangible.
Une ligne de conduite se dégage d’un propos qu’on peut trouver abstrait. Il est urgent tout d’abord de regarder en face les limites de notre système économique pas pour décréter d’en haut la nécessité de la décroissance mais pour transformer profondément nos modes de vie en reconsidérant collectivement, dans nos bassins de vie, le travail, la consommation, les lieux de vie. Une alimentation plus locale, un travail qui crée de la valeur sur le territoire, une santé qui dépend moins de médicaments produits à l’autre bout du monde,… c’est possible si nous le décidons, si nous inventons des solutions nouvelles à plusieurs et non de façon individuelle puisque tout est relié. Tant que nous ne faisons que prolonger un système à bout de souffle avec des aides même ciblées, nous augmentons le risque de rupture en croyant gagner un sursis.
Le Shift project propose une approche globale de la décarbonation de l’économie qui prend utilement en compte tous les secteurs d’activité en appelant à une électrification massive et à des changements importants de nos modes de vie. Mais même en incluant dans la dénomination du rapport le terme de « robuste » (plan robuste pour l’économie française), le Shift project reste un travail d’ingénieurs pour quantifier le niveau des transformations à opérer et repérer les chantiers prioritaires. En revanche ce n’est pas encore une boussole pour un devenir « terrestre » ! Il est trop centré sur le seul aspect climatique de la crise écologique et surtout il ne dit rien de la manière dont nous allons pouvoir construire notre atterrissage. On atterrit forcément quelque part !
Il faut maintenant une approche située. Seules des alliances locales pourront agir au bon niveau en impliquant sur les territoires citoyens, entreprises, associations, collectivités et aussi médias locaux car il va falloir raconter cette « grande transformation » pour que chacun puisse se sentir concerné et embarquer dans l’aventure. Il faut voir cette reconfiguration de nos modes de vie comme autant d’aventures collectives qu’il y a de territoires impliqués. Il y avait eu une première approche intéressante lors de l’élaboration des premiers PCAET. Certains avaient été l’occasion de véritables ateliers collectifs pour définir les actions à mettre en place. Il faut sans doute s’inspirer des expériences les plus ambitieuses qui avaient été menées. Mais avec les PCAET on est encore dans une logique de planification administrative, aujourd’hui la planification de l’action publique ne suffit plus, c’est la mise en mouvement de chacun de nous qui est en jeu. Les chantiers à ouvrir supposent que des citoyens, des entreprises, des associations s’y engagent concrètement avec des passages à l’action concrète : des coopératives d’habitants pour mener à bien à plusieurs des travaux d’isolation d’envergure, des centrales de mobilité qui organisent la mutualisation des déplacements avec des solutions adaptées aux besoins du territoire et des entreprises … Tout ça existe, ce qui n’existe pas encore, c’est la démultiplication. Il faut faire x 100 ou x 1000 en quelques années en commençant maintenant.
Les nouvelles municipalités élues en mars sont en première ligne. Il me semble que c’est par là que doit s’affirmer la troisième réalité, la réalité terrestre. Vous êtes citoyen ou entreprise, appelez votre maire ! Vous êtes maire, convoquez une rencontre large et ouverte pour enclencher ces chantiers. Oui, je crois qu’on doit parler de Mobilisation générale. Nous n’avons pas encore pleinement conscience de la gravité de la guerre qui est déjà là (lisez ou relisez la première partie de ce texte). La Mobilisation à laquelle j’appelle ici sera exigeante et complexe à mettre en œuvre mais ses bénéfices seront tellement plus grands que les contraintes qu’elle imposera. Si la réalité « terrestre » parvient à prendre le relai de la réalité « moderne » et à contrer les immenses ravages de la réalité « hors-sol », alors nous regarderons rétrospectivement la Mobilisation comme le réveil d’un cauchemar.
