Quelque chose qui nous dépasse

La démocratie comme dépassement de soi ? A condition d’ancrer une forme de démesure dans notre quotidien ! Nous devons apprendre à nous raconter des histoires comme y invite Pascale Puechavy.

Je parlais dans mon dernier texte des réunions alors à venir, celle du lancement du Laboratoire et celle du G1000. L’une et l’autre se sont déroulées. Avec des tonalités différentes, l’impression d’un Laboratoire encore à construire à Lyon, un enthousiasme plus immédiat à Paris pour le G1000. Mais dans les deux cas, l’attente de renouvellement démocratique est telle que le fait de proposer de prendre l’initiative suscite de l’intérêt, de l’énergie…

Avec l’accord de Pascale Puechavy, je reprends ici le texte qu’elle a envoyé à l’issue de la rencontre de Lyon. Il illustre bien pour moi le besoin de développer un nouvel imaginaire démocratique, ce qui sera l’un des axes de travail du Laboratoire. Pascale repart de l’expression de Benjamin Constant, que je cite souvent, car elle caractérise bien pour moi l’imaginaire issu de la Révolution française, avec la mise en place d’une « démocratie des droits » qui favorise cette « jouissance paisible de l’indépendance privée », essentielle pour sortir de l’absolutisme de l’Ancien régime mais s’épuisant peu à peu dans l’indifférence à la chose commune.

La citation introductive de Hervé, « la jouissance paisible de l’indépendance privée » [au cours de la rencontre du Laboratoire], définit bien un rapport atrophié au monde, qui racornit, frustre, fait glisser sans bruit vers le dépérissement, intime et collectif. A l’opposé, je voudrais parler d’une dimension essentielle dans le rapport que chacun entretient avec le monde qui l’entoure, en dialogue incessant avec son monde intérieur, une dimension difficile à nommer hors du champ spirituel. C’est à l’aune de cette dimension que nous découvrons ce que nous ignorons de nous, quelque chose qui va se révéler dans une situation extraordinaire ou se cultiver silencieusement une vie durant, quelque chose qui nous dépasse. Car il s’agit de ça, de dépassement de soi : être emporté là où l’on ne pensait pas aller, faire ce qu’on ne se croyait pas capable de faire, éprouver avec une intensité inégalée la joie, la compassion, la tristesse parce que touchant à des autres, à des mondes, plus vastes que soi. Ce dépassement de soi s’incarne dans les figures les plus admirées au monde (Gandhi, Mandela, l’Abbé Pierre) mais aussi dans les jeunes hommes partis faire le jihad en Syrie, choisissant d’être des martyrs plutôt que de dépérir dans la détestation de soi et du monde qui leur offre, au mieux, « la jouissance paisible de l’indépendance privée ».

Maintenant imaginons que nous sommes pour la plupart des « porteurs ignorants » de cette dimension, comme le sont les porteurs sains d’un virus qui n’en développent pas les symptômes. Imaginons que cette dimension a besoin, pour se révéler, d’un terrain favorable, comme l’est la guerre, l’insurrection, la catastrophe naturelle autant de situations exceptionnelles qui révèlent le courage, l’ingéniosité, la générosité de personnes ordinaires, dont le dépassement de soi sera ensuite qualifié d’héroïque.

Comment aujourd’hui créer les conditions du dépassement de soi ? Comment donner du souffle, de la grandeur, voire une certaine démesure (sans laquelle il n’y a pas de récit) au courage, à l’ingéniosité, à la générosité de ceux qui aujourd’hui cultivent de tant de manières le bien commun ? Comment faire rayonner la fierté du geste modeste, là où l’on est, avec ceux qui sont là, en montrant sa beauté tout autant que son utilité ?

Pourquoi ne pas utiliser les ressorts dramatiques utilisés de tout temps par le théâtre, la littérature, le cinéma et maintenant la télé pour accentuer les sentiments, mettre en scène les conflits, exposer l’ambivalence, donner du suspens à une action qui se place d’emblée dans l’incertitude et dont nous n’aurons jamais le mot de la fin ?

Je propose d’explorer les formes que nous pourrions donner aux expériences d’aujourd’hui pour leur donner de la flamboyance, de la complexité, de l’exagération, sortir enfin de la mièvrerie de la bonne action, tiède et sans danger.

 

La démocratie comme dépassement de soi, sans attendre la catastrophe ou sans rechercher le jihad. En donnant de la démesure à nos pratiques trop sages du bien commun. De ces aventures démocratiques qui commencent, j’espère aussi ce « quelque chose qui nous dépasse », qui nous emporte plus loin que nous n’imaginions aller. Les soutiens reçus, les attentes suscitées nous poussent au dépassement. Aujourd’hui, il ne faut pas seulement du courage, il faut de l’audace. Nos gouvernants, Manuel Valls le premier, ne manquent pas de courage, ils manquent singulièrement d’audace. Audace à ne pas confondre avec la présomption et la forfanterie, si caractéristiques du mandataire du quinquennat précédent.

NB – Bientôt sur le site du Laboratoire Transition Démocratique  les premiers retours sur la rencontre du 11 avril (ils sont en relecture chez les premiers contributeurs). Bientôt aussi un site sur le G1000-France, le nom que nous avons finalement retenu pour l’assemblée citoyenne tirée au sort, dans la continuité de ce que les Belges ont initié.

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