Vive la conversation démocratique !

Merci à tous ceux qui étaient là samedi dernier pour le débarquement des Ateliers. Nous étions presque 40 à naviguer sur le Rhône par grand vent. Merci aussi à tous ceux qui ont mis un mot sympa pour dire que même absents, ils auraient une pensée pour nous. Merci donc d’avoir compris l’importance de tourner une page, de clore un chapitre, appelons ça comme on voudra…

Rhone-nord de Vienne du Livia AG Atelier
Rhône au nord de Vienne

Les Ateliers ont été une belle aventure et elle s’est achevée comme je l’espérais : dans la bonne humeur et l’envie que d’autres occasions de rencontres se manifestent.

On en a déjà quelques-unes avec Ici on peut, l’association qui prend le relais des Ateliers. J’aimerais que nous arrivions à prouver que l’on peut animer dans la durée des formats de rencontres plus simples à proposer et à mettre en œuvre que les ateliers de discernement  mais avec la même exigence quant aux modes d’animation. Tous, sur le bateau, nous avons redit le besoin de ces espaces de parole « intermédiaires » entre le cercle amical et l’espace public, plus ouverts à la personne de passage qu’une réunion associative et moins engagés que le club de réflexion pour permettre la pluralité des points de vue…

Pour moi c’est la « brique de base » de la délibération citoyenne. Brique qui manque cruellement dans notre démocratie. Je me demande si ce n’est pas la réinvention des Salons du XVIIIème siècle, en évitant leur caractère élitiste. Philippe BRETON avait il y a quelques années relancé des ateliers d’argumentation rhétorique ; encore plus modestement il s’agit ici de s’exercer à la « conversation démocratique ».

Avec qui faut-il débattre du nucléaire ?

Comme souvent en France nous débattons sur … les débats à organiser ! En parallèle du très médiatique débat-sur-le-débat sur la laïcité (vite conclu par un débat sans débat organisé en 2h par Jean-François Copé), un autre débat prend de l’ampleur : le débat-sur-le-débat du nucléaire. Celui-ci me semble particulièrement intéressant car il est révélateur de notre attitude à l’égard de la démocratie.

En dehors de ceux qui disent qu’il n’y a pas besoin de débat, il y a essentiellement deux camps : ceux qui estiment que le sujet est trop complexe pour le laisser à des profanes et qui considèrent donc comme démagogique l’idée de solliciter les citoyens sur une telle question ; ceux qui disent qu’en démocratie, le peuple est souverain et qu’il faut choisir par referendum entre le maintien ou la sortie du nucléaire. Les avis des uns et des autres sont tranchés et les invectives ne sont jamais loin : « populistes ! », « nucléocrates ! ». Absolutisme de l’expertise scientifique d’un côté,  absolutisme de la parole du citoyen de l’autre.

Je ne m’attarderai pas sur la déconstruction de la première branche de l’alternative, les lecteurs de ce blog connaissent mes positions sur la nécessité de ne pas laisser à l’expertise scientifique le soin de trancher les débats. Je trouve en revanche utile de clarifier la place des citoyens dans une « démocratie technique », pour reprendre l’expression de Michel Callon. Je m’appuierai pour ça sur une tribune de Tzvetan Todorov parue dans Le Monde (accessible ici et pas sur le site du journal, je ne sais pas pourquoi). Il rappelle quelques évidences que nous avons perdues de vue avec la sacralisation de l’individu. Après avoir repris la règle formulée par Montesquieu selon laquelle « Tout pouvoir sans bornes ne saurait être légitime », Todorov conclut « le principe démocratique veut que tous les pouvoirs soient limités : non seulement ceux des Etats, mais aussi ceux des individus, y compris lorsqu’ils revêtent les oripeaux de la liberté ».

Todorov parle d’individus, pas de citoyens, mais le problème justement, dans nos démocraties libérales, est la confusion qui s’est opérée entre le citoyen et l’individu. La démocratie n’est plus que l’addition de voix individuelles, une simple agrégation réalisée par le vote mais aussi, au jour le jour, par les sondages.  Donner le pouvoir de trancher par referendum la question du nucléaire à ces individus-citoyens ne serait-il pas leur donner « un pouvoir sans bornes » ? Dans ces conditions, je comprends  parfaitement les craintes de ceux qui refusent de laisser les citoyens s’emparer de la question du nucléaire.

Mais peut-on refuser en même temps aux experts et aux individus-citoyens de trancher ? Qui doit décider ? Des experts sortis de leur tour d’ivoire et des citoyens sortis de leur individualisme, ensemble ! Utopie ?  Comme je l’écrivais sur le blog du Club des Vigilants, nous devons apprendre à « composer un monde commun » selon la belle expression de Michel CALLON, le co-auteur du désormais classique « Agir dans un monde incertain ». Les forums hybrides articulent savoir scientifique et approche profane.

Les citoyens ne sont pas systématiquement enfermés dans les logiques populistes, ils sont en revanche souvent très mal informés. Rien de rédhibitoire à ça ! On sait former des citoyens novices à des sujets complexes. Tant dans mon expérience de consultant que dans mes démarches de « citoyen entreprenant », j’ai eu l’occasion régulièrement de partager le même enthousiasme que Jacques Testard lorsqu’il avait organisé la conférence de citoyens sur le réchauffement climatique. A l’issue de la conférence il avait signé dans Le Monde une tribune intitulée : « Je suis réconcilié avec le genre humain ! » Oui, même sur le nucléaire, il est possible et utile de donner la parole aux citoyens, non pas pour dire OUI ou NON à un referendum mais pour DELIBERER avec des experts. C’est là que la parole citoyenne prend tout son sens.

Tranchons le débat-sur-le-débat et organisant un forum hybride, un groupe d’évaluation interactive (peu importe la dénomination) dans lequel, ensemble, experts et citoyens, construiront par délibération collective, une recommandation claire remise au pouvoir politique. Et faisons en sorte de donner suffisamment de retentissement à cette démarche pour que le pouvoir soit dans l’obligation morale d’en tenir compte, soit en la faisant sienne, soit en la réfutant de manière argumentée.

la fierté arabe retrouvée est une chance… à ne pas gâcher

L’aspiration à la liberté et à se gouverner soi-même est donc universelle ! Cette bonne nouvelle qui nous vient du « printemps arabe » devrait être d’évidence… mais ne l’est manifestement pas pour tout le monde.

Notre président, dans une même allocution de 7 minutes,  a réussi  à commencer par se réjouir des avancées démocratiques des pays arabes et à terminer par craindre les flux migratoires et le terrorisme. D’autres depuis ont repris le même parallélisme  entre démocratisation et montée des périls.

Oui les peuples qui se libèrent éprouvent le besoin viscéral d’user de leur liberté pour aller et venir. Ne voit-on pas le risque que nous prendrions à tenter de fermer  les frontières à la place … des dictateurs déchus ?!  L’Europe ne peut pas se calfeutrer chez elle  en attendant que les peuples méditerranéens libérés  développent leurs économies locales fournissant du travail à tous leurs habitants. Le développement viendra justement de l’ouverture, des allers retours que les habitants du Maghreb pourront faire entre les deux rives de la Méditerranée.  Serons-nous assez sages pour faire le même pari que Kohl  avec la réunification immédiate de l’Allemagne quand beaucoup lui conseillaient la prudence et la progressivité ? Donnons dès maintenant une réelle consistance à cette Union pour la Méditerranée, non pour contrôler les flux migratoires mais pour concevoir un co-développement des deux rives qui  s’appuie sur la fierté retrouvée et non sur notre méfiance… rance.

Cette fierté arabe qui s’exprime avec tant de bonheur est une formidable bonne nouvelle. Ce n’est en effet pas une fierté musulmane qui s’est exprimée, la religion est restée en retrait. On voit bien à quel point les craintes vis-à-vis de l’islamisme étaient exagérées. Il faut garder en mémoire ces femmes du Caire qui remettaient en état la place Tahrir dès le lendemain du départ de Moubarak. Elles peignaient, plantaient des fleurs, nettoyaient avec une joie évidente de contribuer à l’œuvre de renouveau qui commençait. C’était l’image d’une société ouverte, gaie et responsable. Oui, les incertitudes restent nombreuses sur l’avenir de ces mouvements. La situation de la Lybie est tragique. Mais encore une fois la fierté manifestée par les peuples du bassin méditerranéen est une ressource nouvelle qu’il faut cultiver : croire en eux plutôt que montrer notre méfiance est le meilleur moyen de les soutenir.

Allons plus loin. J’espère sincèrement que cette fierté va traverser la Méditerranée et donner à tous les jeunes qui ont leurs racines familiales dans ces pays le courage de secouer la soi-disant  fatalité de leur marginalisation. N’est-ce pas finalement ce qui est le plus  à espérer pour nous européens ? Que les secousses du monde arabe trouvent leur écho dans nos banlieues pour exiger, tout aussi pacifiquement qu’en Tunisie ou en Egypte, une démocratisation de nos sociétés ?  C’est sans doute plus difficile car il ne s’agit pas de faire tomber un dictateur mais des préjugés. Oui, il faudra bientôt revenir, pour de vrai cette fois, à ce fameux « plan Marshall des banlieues », toujours promis et jamais réalisé.

Débarquement

Les Ateliers de la Citoyenneté cessent leur navigation. Et si on prenait le temps de débarquer ensemble ? Pour de vrai. Ce sera le 7 mai. Inscrivez-vous.

Nous avons officiellement décidé la fin des Ateliers de la Citoyenneté, dont nous avons tenté d’organiser la relance, sans succès. Les Ateliers n’ont jamais réussi à devenir une véritable association, malgré les efforts de quelques-uns et plus particulièrement de Jean-Pierre Reinmann qui avait accepté de prendre la présidence au moment où le mode de fonctionnement initial avait trouvé ses limites.

On ne change sans doute pas l’ADN d’une organisation. Jean-Pierre rappelait ainsi lors de notre dernière réunion que nous avions dès l’origine marqué notre distance avec le fonctionnement associatif. Notre intention était de constituer un réseau de personnes cherchant ensemble à voir comment rendre plus « entreprenante » la citoyenneté. Nous avions prévu une simple « association de gestion » réunissant les initiateurs du projet. Les participants aux Ateliers n’avaient ainsi pas à se préoccuper de l’intendance mise à leur disposition pour qu’ils puissent échanger et débattre. De passage ou habitués des rendez-vous proposés, ils ont conversé hors de tout enjeu immédiat et pourtant toujours avec une grande responsabilité dans les propos tenus. Les Ateliers ont donc un peu fonctionné comme un service d’intérêt général privé et gratuit.

Nous avions réussi à trouver un modèle de financement qui pouvait sembler pérenne : la réalisation pour le compte du conseil régional Rhône-Alpes d’une prestation de formation continue dans le cadre d’un programme de promotion sociale et professionnelle. Guy Emerard, ancien responsable de la formation au conseil régional, nous avait bien aidés à mettre au point ce modèle. Chaque participant à un atelier de discernement était considéré comme un stagiaire et sa participation, convertie en heures/stagiaires, donnait lieu à financement par la Région. Nous avions ainsi mis au point un dispositif de formation atypique : sans formateur, dans lequel les gens ne venaient pas pour se former (ils venaient échanger)… et qui pourtant était extrêmement pertinent sur le strict plan du développement des compétences citoyennes : argumenter sans répéter simplement l’opinion commune (ou en prendre le contrepied), imaginer des solutions à plusieurs pour faire face à un problème d’intérêt général, trouver des alliés pour agir, auprès des services publics, des entreprises ou des associations,…

Au fond de moi, je suis persuadé qu’on saura un jour réinventer ce type de formation mutuelle tant elle me semble adaptée au besoin de notre société. Chacun s’accorde en effet sur le fait que la citoyenneté n’est pas suffisamment active, et que faute d’être mobilisées, les « compétences citoyennes » se perdent. Personne n’imagine pour autant que l’on puisse former de façon classique des adultes à devenir ces « citoyens entreprenants » dont les nouvelles formes d’action publique ont besoin. Il faut donc bien trouver le moyen de développer ces compétences dans des lieux de discernement d’un genre nouveau. Ce que l’éducation populaire avait su faire au sortir de la seconde guerre mondiale, il est plus que temps de le réinventer pour les quelques décennies cruciales où notre monde doit se métamorphoser !

Ce n’est hélas pas encore d’actualité ! Nous avons donc décidé de mettre pied à terre. Nous n’abandonnons pas le navire en pleine mer, dans la tempête. Non, nous débarquons. Simplement. Avec le sentiment d’avoir fait œuvre commune et passé de bons moments. Le bateau « Ateliers de la citoyenneté » est donc à quai. Libre à qui veut de monter à bord : nous avons décidé de conserver le site internet comme un lieu ressource ; les Initiales, qui ont perduré, contre vents et marées, les Kfé-Métiers qui ont trouvé asile au Crij, continueront avec d’autres. Jean-Pierre Reinmann y travaille.

Parce que nous avons un peu de nostalgie mais surtout parce que nous avons envie de revoir tous ceux qui ont navigué avec nous, nous proposons une dernière croisière et un ultime débarquement. Une croisière, en vrai, sur le Rhône. Ça se passera un week-end de printemps, sauf contrordre le samedi 7 mai. Que tous ceux qui ont envie d’en être se manifestent, même s’ils n’ont qu’un lointain rapport avec les Ateliers. Qui sait ? de nouveaux embarquements se trameront peut-être à bord !

Big Society, laboratoire anglais de la citoyenneté entreprenante

Quelques rares papiers dans la presse écrite en juillet, au moment du discours de Liverpool sur le sujet, et c’est à peu près tout. Si vous êtes passés à côté du projet de « Big Society » de David Cameron, le nouveau premier ministre anglais, c’est normal ! De toute façon la manière dont était présentée cette Big Society était tout sauf attractive. En résumé le gouvernement conservateur était en train de supprimer les services publics en disant aux Anglais de remplacer eux-mêmes les services démantelés. Les observateurs mettaient en doute la volonté du gouvernement de transformer radicalement la société britannique. Pour eux c’était une manière plutôt insidieuse de réduire le déficit budgétaire.

Pourtant à peine quatre mois après la formation du gouvernement Conservateur/Lib Dem, la police, le système de soins et le système éducatif sont profondément transformés. Partout, du pouvoir de décider et de faire est donné aux gens et à leurs associations. La Big Society Bank va financer les entrepreneurs sociaux  et des partenariats public/privé/associatif centrés sur l’innovation sociale avec les fonds d’épargne dormants. Un nouveau statut d’organisation, le « public interest company » voit le jour. Des « community organisers » vont être formés. Un service civique est prévu.

C’est l’empowerment pris au sérieux : à grande échelle et sur des sujets qui touchent vraiment les gens, que ce soient la sécurité la santé ou l’école. On est bien dans l’esprit de ce que les Ateliers de la Citoyenneté ont imaginé depuis une dizaine d’années sans susciter beaucoup d’écho au sein de nos institutions. Gauche et droite françaises seraient bien inspirées d’aller voir ce qui s’invente Outre-Manche. La gauche aurait tort de réduire l’expérience à un retour du thatchérisme, la droite aurait beaucoup à apprendre sur la confiance qu’on peut accorder aux citoyens. Je crains qu’on préfère une fois de plus se contenter de caricaturer. Il est sans doute trop tôt pour savoir si « ça marche » mais il est déjà certain qu’il y aura beaucoup à apprendre sur la place que veulent et peuvent prendre les citoyens dans le pilotage de leur vie.

Pour en savoir plus : Le projet tel que le présente le gouvernement anglais.

Eloge de l’expérimentation sociale… et du bouclier fiscal ?

Dans Secrets de fabrication, Martin Hirsch fait l’éloge de l’expérimentation sociale. Si on sait qu’il a commencé le RSA en l’expérimentant dans plusieurs départements avant de lancer sa généralisation, on a moins entendu parler des multiples expérimentations qu’il a initiées en tant que Haut-Commissaire, en dehors peut-être de celle qui a fait des vagues parce qu’elle a été présentée comme une rémunération de la présence à l’école. Avec l’expérimentation, l’idée est de rompre temporairement l’égalité entre français pour tester auprès de certains si une aide a, ou non, les résultats attendus. On compare à l’issue du test si la situation des personnes ayant bénéficié de la mesure expérimentée s’est améliorée par rapport au groupe témoin n’en ayant pas profité. Les protocoles suivis ressemblent aux tests effectués avant la mise en marché d’un médicament. Les expérimentations permettent de tester des démarches diverses, comme le « livret de compétences » pour éviter la seule évaluation par les notes ou la « mallette des parents » pour réintroduire les parents dans le jeu éducatif au collège,…

Cette tendance à tester l’efficacité relative de diverses solutions possibles à un problème social peine à se développer alors même que des économistes comme Esther Duflo en ont souligné tout l’intérêt. Hirsch rappelle ainsi que le « permis à un euro » était censé aider les jeunes dans leur insertion mais qu’il a fait « un flop magistral ». Il conclue que « si le système de prêt avait été expérimenté on aurait pu savoir que les procédures étaient si compliquées que les jeunes ne pouvaient y avoir recours ». On aurait gagné du temps, de l’argent et de la crédibilité. Hirsch écrit à juste titre : « face à des problèmes récurrents, il vaut mieux expérimenter plusieurs solutions pendant deux à trois ans que de voter tous les ans une loi nouvelle, un plan nouveau et de ne jamais savoir pourquoi rien ne change ».

Hirsch pointe trois problèmes : le temps nécessaire à l’expérimentation, le manque de visibilité politique de ces démarches de fond, le coût de ces mesures et du protocole d’évaluation. Il y faudrait des ressources nouvelles impossibles à demander à l’impôt en période de crise et difficiles à obtenir par redéploiement des politiques existantes. Il n’explore par une voie de financement qui me parait pourtant particulièrement indiquée : celle d’un impôt sur la fortune affecté aux expérimentations sociales. Un système hybride entre la culture américaine des fondations et la culture française de l’impôt.

Je suis toujours frappé de constater que les grands patrons français ont su se rapprocher des niveaux de rémunération des patrons anglo-saxons mais qu’ils n’ont pas dans le même temps adopté les mêmes principes éthiques qui « obligent » les Bill Gates, Warren Buffett  et consorts à consacrer une part significative de leur fortune à des œuvres d’intérêt social. En France, nos grands patrons se prennent plus volontiers pour des mécènes en constituant des collections d’art contemporain sans bénéfice manifeste pour la société française.

Ne pourrait-on pas imaginer une nouvelle forme de bouclier fiscal ? Au lieu de rendre ces quelques centaines de millions d’euros chaque année, l’Etat ne pourrait-il pas les restituer sous la condition qu’ils soient investis dans des fondations qui mèneraient les expérimentations sociales qu’il peine à financer sur son budget ? On ferait une triple opération positive :

  • les expérimentations seraient conduites avec l’appui de fondations à même de mobiliser des talents venant d’univers différents capables d’insuffler aux projets soutenus leur créativité et leur professionnalisme ;
  • les détenteurs de grandes fortunes retrouveraient aux yeux des citoyens une légitimité sociale qu’ils ont largement perdue, ils pourraient montrer par leur investissement personnel dans les projets financés qu’ils vivent bien encore dans la même société que leurs contemporains ;
  • l’Etat disposerait en permanence d’un laboratoire sociétal dans lequel il pourrait puiser en articulant au mieux le temps long de l’expérimentation qui ne serait pas à sa charge et le temps court de l’action politique qui nécessite réactivité dans la prise de décision et visibilité des mesures prises.

Ne gagnerait-on pas à voir la rivalité entre M. Arnault et M. Pinault s’exprimer au travers de la promotion sur les plateaux de télévision des dernières avancées de leurs fondations d’expérimentation sociale plutôt que par les traces architecturales qu’ils cherchent à laisser ?

Retour du Mexique

Je suis allé au Mexique un peu plus de trois semaines cet été en famille. Des amis mexicains nous ont fait découvrir leur pays, du désert du Nord jusqu’à Puebla en passant par Mexico. Nous avons poursuivi seuls au Yucatan, entre sites mayas et mer des Caraïbes.

Le but ici n’est pas de faire état de mes vacances mais plutôt de donner un écho aux conversations que nous avons eues avec nos amis sur leur pays et la politique. J’ai été frappé de la similitude entre leur désarroi face à la politique et celui qu’exprimaient souvent les personnes qui rejoignaient les Ateliers de la Citoyenneté. Un sentiment d’impuissance face à une politique qui semble échapper complètement aux citoyens avec des élections qui ne laissent espérer aucun changement véritable. Bien sûr la situation est encore plus critique au Mexique avec la corruption et la violence qui gangrènent tout. Même si Carlos est universitaire, régulièrement en Europe pour des colloques, il reconnait ne pas avoir connaissance des multiples initiatives, notamment latino-américaines, qui tentent de redonner du sens à la politique, que ce soient les budgets participatifs brésiliens ou l’expérience de Villa El Salvador au Pérou. La société civile est comme paralysée et ne semble même pas regarder ce qui se fait ailleurs et ce qui pourrait être entrepris dans le pays. Et pourtant je me dis que le Mexique est sans doute sur un point plus propice aux démarches « persopolitiques » auxquelles j’aspire que la France ! En effet nous avons été frappés de la persistance des liens familiaux, des rapports sociaux amicaux, de l’entraide spontanée. N’y a-t-il pas là un terreau sur lequel pourraient se développer des initiatives collectives ancrées dans les solidarités de voisinage ?  Je me mets à rêver d’un court-circuitage du système politique traditionnel impossible à transformer. Il y aurait tant à faire ! Mais hélas, au-delà des quelques signes encourageants que je vois, force est de reconnaître que le modèle américain est bien installé : déplacements uniquement par la route (plus un seul train de voyageur !), villes étalées à l’infini et pas seulement à Mexico, boissons sucrées à tous les repas, musique abrutissante sur les trottoirs des rues commerçantes, enfermement dans des gated communities des plus favorisés qui abandonnent les centre villes …  A quand une société civile qui se mobilise ? Et nous Européens, n’aurions-nous pas à initier des coopérations sur ce registre ? Ami Carlos, et si nous amorcions, modestement, cet échange transatlantique ?

Cet été, mettez-vous au jardinage !

Monsieur le Président de la République, Monsieur le Premier Ministre, Mesdames et Messieurs les Ministres,

je ne vous comprends pas. Face à l’endettement et au déficit, vous ne voyez que deux solutions également désastreuses : baisser les dépenses ou augmenter les recettes et bien sûr en évitant que ça se voit pour ne pas nous désespérer. Comme vous faites les choses en catimini, vous vous contentez de réduire les moyens mais sans modifier fondamentalement les formes d’intervention de l’Etat. Puisque les caisses sont vides, pourquoi ne cherchez-vous pas d’autres modes d’action que la dépense publique ? On a l’impression que votre recherche d’économie à tout prix paralyse votre réflexion et vous empêche de comprendre les nouvelles interactions possibles entre nous.

Nous, les citoyens, la société civile, les acteurs sociaux et sociétaux sommes beaucoup plus avisés que vous ne l’imaginez. Cessez de regarder les sondages qui ne vous disent rien des mouvements qui animent la société, regardez plutôt la blogosphère, la vie associative (pas celle qui est institutionnalisée mais celle où des pratiques sociales s’inventent), les réseaux informels… Je sais, c’est plus difficile que de commander un sondage mais c’est pourtant nettement plus instructif.

Vous découvrirez que sur les multiples sujets sur lesquels vous ne voyez pas d’autre solution que de couper dans les dépenses, il existe une voie autrement prometteuse, celle de la facilitation des initiatives que nous, citoyens, prenons tous les jours mais que nous ne parvenons pas à démultiplier faute de mise en réseau efficace. En matière de santé, de sécurité, de déplacement, d’éducation, vous n’imaginez pas la créativité qui existe partout sur le territoire. Ce qui manque, c’est la capacité à tirer parti à la bonne échelle de l’inventivité sociétale. Cessez de penser que les solutions sont dans les cabinets ministériels ! Nous avons besoin de jardiniers qui aident les initiatives à grandir pas de géomètres qui dessinent des plans grandioses. Assez de plans Marshall qui ne voient jamais le jour ! Nous voulons que vous vous mettiez au jardinage !

Et si vous profitiez de vos vacances pour aller voir toutes les jeunes pousses qui existent dans le pays ? Ici un « café métier » qui facilite l’orientation, là un « réseau santé » qui permet aux gens de maîtriser leur santé, ailleurs une « bourse du temps » qui facilite l’entraide entre générations… Vous allez dire que tout ça est bien minuscule à l’aune des immenses problèmes que vous avez à gérer. C’est juste une question de perspective… et d’addition. Alexandre Jardin l’avait bien vu en intitulant son essai sur les initiatives citoyennes « 1+1+1 ». Messieurs nos dirigeants, nous ne vous demandons pas de vous occuper des « 1 », nous nous en chargeons ; nous vous demandons juste d’intercaler les « + ». C’est sans doute un moyen plus sûr de contenir la dépense publique mais c’est surtout l’assurance de redonner de l’énergie et de la cohésion à la société. Cela suppose « juste » une révolution mentale de votre part : que vous fassiez confiance à votre peuple plutôt que d’en craindre les débordements.

Mobilisation : Sarkozy s’est trompé d’époque

Christophe Salmon revient une fois de plus dans Le Monde du 4 avril sur la mobilisation de l’opinion que nécessiterait l’action politique réformatrice néolibérale : « Les nouvelles techniques de pouvoir ont un caractère mobilisateur et requièrent le maintien d’un état d’alarme permanent, c’est-à-dire un usage stratégique des mécanismes de captation de l’attention utilisés par le roman et le cinéma : le découpage de l’action en séquences, les effets de surprise, le suspense, afin de mettre en place de véritables « engrenages » narratifs ». On pourrait dire qu’il rabâche, qu’il fait du storytelling une nouveauté qui n’en est pas une, mais ce n’est pas l’essentiel. En fait cette analyse donne à croire que le Président mobilise réellement l’opinion et que c’est en cela que la politique se vide de son contenu. Sur ces deux points, je diverge totalement du point de vue de Salmon. Pour moi, le président ne mobilise pas l’opinion mais la divertit (au double sens de divertissement et de diversion). S’il la mobilisait réellement, on aurait enfin une autre approche de la politique. Avant de voir ce que peut vouloir dire « mobiliser l’opinion » dans le sens « persopolitique » que je promeus, restons un instant sur l’analyse du sarkozysme. Camille Laurens dans Libération du 12 avril le dépeint comme une phobocratie, un gouvernement par la peur de l’autre. « La peur divise pour mieux régner. Elle sépare la société en unités hostiles qui se soupçonnent du pire et s’accusent de tous les maux […]. Sarkozy, quand il parle aux Français, ne s’adresse pas à des citoyens mais à des individus [dont il dit] comprendre les peurs ».  On voit qu’il n’y a là aucune mobilisation de l’opinion. On ne cherche pas à l’entraîner dans l’action (ou même dans le soutien de l’action), on lui dit : « Je m’occupe personnellement de traiter les causes de vos peurs légitimes ». Le volontarisme présidentiel exclue toute autre action que la sienne puisqu’il nous répète à l’envi que, s’il ne s’occupe pas personnellement de tout, rien ne se fait.

Dans l’optique « persopolitique », l’approche de l’action publique est diamétralement opposée. Elle suppose : que le politique ne peut agir seul de manière efficace sur la plupart des sujets dits « de société » ; que la société est en capacité d’agir en lien avec le politique pour résoudre les dysfonctionnements constatés ; que le politique a de plus en plus comme pouvoir principal de « mettre à l’agenda » les questions à traiter et d’animer la recherche collective des meilleures solutions en favorisant ensuite la diffusion des meilleures pratiques. De la lutte contre la violence à l’école à la recherche de nouvelles modalités de retraite (voir l’article sur les retraites que je viens de rééditer), c’est par le renforcement de la confiance dans la possibilité d’agir personnellement et collectivement qu’il faut miser… pas par le remuement des craintes et des ressentiments qui paralysent.

Sarkozy décidément n’est pas moderne, il ne voit pas le potentiel d’innovation des personnes lorsqu’elles se relient pour agir. Il en reste à la vision napoléonienne de l’omnipotence du chef et de l’atomisation de la société en individus apeurés.

Xynthia et les Kasumi Tei

Ayant nommé pendant plusieurs années mon activité Kasumi Tei, je me sens obligé de revenir sur les inondations liées à la tempête Xynthia. Quel est le rapport ? Tout simplement dans la signification de Kasumi Tei. Ce mot japonais désigne les digues qu’on construisait autrefois au Japon pour protéger les villes des inondations. Les Japonais ne cherchaient pas à stopper l’eau, mais plus modestement à réduire son impact destructeur. Avec des digues en chevrons de part et d’autre du fleuve, ils freinaient les crues tout en laissant l’eau, une fois assagie, s’épandre sans dommage dans les rizières environnantes. J’avais choisi cette image pour montrer tout l’intérêt qu’il y avait à FAIRE AVEC plutôt qu’à LUTTER CONTRE.

La France a décidemment du mal avec cette philosophie de l’action. A peine la tempête passée, on ne voit plus que deux solutions pour éviter que se reproduise la catastrophe : renforcer les digues ou interdire toute construction en zone inondable. La première solution consiste à reprendre un combat contre l’eau pernicieux car la digue crée à la fois de la sécurité et du risque dans une logique binaire qu’on peut caricaturer sous la forme d’une lapalissade : « on est en sécurité jusqu’au moment où le danger survient… et qu’il est trop tard pour agir ». La seconde solution, par sa radicalité, risque de n’être qu’une solution de principe, contournée dans la réalité. Les sites détruits par Xynthia n’étaient-ils pas en zone théoriquement inconstructible ? Pourquoi n’accepte-t-on pas de « faire avec » ? Pourquoi ne prévoit-on pas de construire autrement, avec des solutions adaptées au contexte : des maisons sur pilotis, des maisons à étage,… Les Hollandais, spécialistes des zones inondables ont même imaginé des maisons flottantes. Pourquoi n’envisage-t-on pas, comme pour les riverains du Rhône, une vigilance partagée y compris en impliquant les habitants avec des systèmes d’îlotiers responsables de prévenir leurs voisins en cas de montée des eaux ? En bref, miser sur l’adaptation au contexte, miser sur l’implication des citoyens plutôt que de ne croire qu’à la solution unique, technique ou réglementaire, pensée d’en haut et appliquée sans discernement.

Pourquoi le président change-t-il de position, lui qui, semblait-il, avait compris, avec les projets du Grand Paris, qu’on pouvait construire, dans certaines conditions, en zone inondable. Ce retour systématique au jacobinisme, scientiste et législatif, est désespérant. Décidément, le terme de Kasumi Tei n’est pas prêt d’entrer dans le vocabulaire courant de nos dirigeants !